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Le vicomte de Bragelonne Tome IV

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.

Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.

L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.

Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.

– Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.

– C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.

– Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage?

– Je l’ai remarqué comme vous.

– Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des autres…

Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.

– Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux barques…

– À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement Porthos.

– Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus! s’écria l’évêque.

– Perdus!… Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?

Aramis se mordit les lèvres.

– Rien, rien. Pardon, je voulais dire…

– Quoi?

– Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une promenade en mer, nous ne le pourrions pas.

– Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas heureux, moi!

Aramis soupira tout bas.

– Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions partis.

– Partis! Et la consigne, Aramis?

– Quelle consigne?

– Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous savez bien.

– C’est vrai, murmura encore Aramis.

– Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous préjudice en rien.

Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et cherchant à percer l’horizon.

– Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-je leur répondre?

– Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.

Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en grommelant quelques mots de mauvaise humeur.

Aramis arrêta le vaillant soldat.

– Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité; vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas arrêtés?

– Oh! fit Porthos, six lieues!

– Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté à terre, Porthos?

– Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche nous faudrait, cher ami, à moi surtout!

Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup d’œil sur sa colossale rotondité.

– Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le.

– Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.

– Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et que l’on n’eût pas de bateaux…

– Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot sur les rivages de l’île?

– Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par douzaines.

– Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. Quand je devrais faire construire un radeau…

– Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte un?

– Un canot… un canot!… Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, attendons.

Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une agitation toujours croissante.

Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.

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