Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
«- Vous ne vous êtes pas trompé, repartit le vieillard Abdallah avec un sourire qui marquait qu’il n’avait pas cru lui-même qu’elle dût en user autrement: rien n’est capable d’obliger la perfide à se corriger. Mais ne craignez rien, je sais le moyen de faire en sorte que le mal qu’elle veut vous faire retombe sur elle. Vous êtes entré dans le soupçon fort à propos, et vous ne pouviez mieux faire que de recourir à moi. Comme elle ne garde pas ses amants plus de quarante jours, et qu’au lieu de les renvoyer honnêtement, elle en fait autant d’animaux dont elle remplit ses forêts, ses parcs et la campagne, je pris dès hier les mesures pour empêcher qu’elle ne vous fît le même traitement. Il y a trop longtemps que la terre porte ce monstre: il faut qu’elle soit traitée elle-même comme elle le mérite.»
En achevant ces paroles, Abdallah mit deux gâteaux entre les mains du roi Beder, et lui dit de les garder pour en faire l’usage qu’il allait entendre. «Vous m’avez dit, continua-t-il, que la magicienne a fait un gâteau cette nuit: c’est pour vous en faire manger, n’en doutez pas, mais gardez-vous bien d’en goûter. Ne laissez pas cependant d’en prendre quand elle vous en présentera, et au lieu de le mettre à la bouche, faites en sorte de manger à la place d’un des deux que je viens de vous donner, sans qu’elle s’en aperçoive. Dès qu’elle aura cru que vous aurez avalé du sien, elle ne manquera pas d’entreprendre de vous métamorphoser en quelque animal; elle n’y réussira pas, elle tournera la chose en plaisanterie, comme si elle n’eût voulu le faire que pour rire et vous faire un peu peur, pendant qu’elle en aura un dépit mortel dans l’âme, et qu’elle s’imaginera d’avoir manqué en quelque chose dans la composition de son gâteau. Pour ce qui est de l’autre gâteau, vous lui en ferez présent, et vous la presserez d’en manger. Elle en mangera, quand ce ne serait que pour vous faire voir qu’elle ne se méfie pas de vous, après le sujet qu’elle vous aura donné de vous méfier d’elle. Quand elle en aura mangé, prenez un peu d’eau dans le creux de la main, et, en la lui jetant au visage, dites-lui: «Quitte cette forme et prends celle d’un tel ou tel animal qu’il vous plaira, et venez avec l’animal; je vous dirai ce qu’il faut que vous fassiez.»
Le roi Beder marqua au vieillard Abdallah, en des termes les plus expressifs, combien il lui était obligé de l’intérêt qu’il prenait à empêcher qu’une magicienne si dangereuse n’eût le pouvoir d’exercer sa méchanceté contre lui; et après qu’il se fut encore entretenu quelque temps avec lui, il le quitta et retourna au palais. En arrivant, il apprit que la magicienne l’attendait dans le jardin avec grande impatience. Il alla la chercher, et la reine Labe ne l’eut pas plutôt aperçu, qu’elle vint à lui avec grand empressement. «Cher Beder, lui dit-elle, on a grande raison de dire que rien ne fait mieux connaître la force et l’excès de l’amour que l’éloignement de l’objet que l’on aime: je n’ai pas eu de repos depuis que je vous ai perdu de vue, et il me semble qu’il y a des années que je ne vous ai vu. Pour peu que vous eussiez différé, je me préparais à aller vous chercher moi-même.
«- Madame, reprit le roi Beder, je puis assurer Votre Majesté que je n’ai pas eu moins d’impatience de me rendre auprès d’elle; mais je n’ai pu refuser quelques moments d’entretien à un oncle qui m’aime et qui ne m’avait vu depuis si longtemps. Il voulait me retenir, mais je me suis arraché à sa tendresse pour venir où l’amour m’appelait, et de la collation qu’il m’avait préparée, je me suis contenté d’un gâteau que je vous ai apporté.» Le roi Beder, qui avait enveloppé l’un des deux gâteaux dans un mouchoir fort propre, le développa, et le lui présentant: «Le voilà, madame, ajouta-t-il, je vous supplie de l’agréer.
«- Je l’accepte de bon cœur, repartit la reine en le prenant, et j’en mangerai avec plaisir pour l’amour de vous et de votre oncle, mon bon ami; mais auparavant, je veux que, pour l’amour de moi, vous mangiez de celui-ci, que j’ai fait pendant votre absence. – Belle reine, lui dit le roi Beder en le recevant avec respect, des mains comme celles de Votre Majesté ne peuvent rien faire que d’excellent, et elle me fait une faveur dont je ne puis assez lui témoigner ma reconnaissance.»
Le roi Beder substitua adroitement à la place du gâteau de la reine l’autre que le vieillard Abdallah lui avait donné, et il en rompit un morceau qu’il porta à la bouche. «Ah! reine, s’écria-t-il en le mangeant, je n’ai jamais rien goûté de plus exquis.» Comme ils étaient près d’un jet d’eau, la magicienne, qui vit qu’il avait avalé le morceau et qu’il en allait manger un autre, puisa de l’eau du bassin dans le creux de sa main, et la lui jetant au visage: «Malheureux, lui dit-elle, quitte cette figure d’homme et prends celle d’un vilain cheval borgne et boiteux!»
Ces paroles ne firent pas d’effet, et la magicienne fut extrêmement étonnée de voir le roi Beder dans le même état, et donner seulement une marque de grande frayeur. La rougeur lui monta au visage, et comme elle vit qu’elle avait manqué son coup: «Cher Beder, lui dit-elle, ce n’est rien, remettez-vous; je n’ai pas voulu vous faire de mal; je l’ai fait seulement pour voir ce que vous en diriez. Vous pouvez juger que je serais la plus misérable et la plus exécrable de toutes les femmes si je commettais une action si noire, je ne dis pas seulement après les serments que j’ai faits, mais même après les marques d’amour que je vous ai données.
«- Puissante reine, repartit le roi Beder, quelque persuadé que je sois que Votre Majesté ne l’a fait que pour se divertir, je n’ai pu néanmoins me garantir de la surprise. Quel moyen aussi de s’empêcher de n’avoir pas au moins quelque émotion à des paroles capables de faire un changement si étrange? Mais, madame, laissons là ce discours, et puisque j’ai mangé de votre gâteau, faites-moi la grâce de goûter du mien.».
La reine Labe, qui ne pouvait mieux se justifier qu’en donnant cette marque de confiance au roi de Perse, rompit un morceau du gâteau et le mangea. Dès qu’elle l’eut avalé, elle parut toute troublée, et elle demeura comme immobile. Le roi Beder ne perdit pas de temps, il prit de l’eau du même bassin, et en la lui jetant au visage: «Abominable magicienne, s’écria-t-il, sors de cette figure et change-toi en cavale!»
Au même moment la reine Labe fut changée en une très-belle cavale, et sa confusion fut si grande de se voir ainsi métamorphosée, qu’elle répandit des larmes en abondance. Elle baissa la tête jusqu’aux pieds du roi Beder, comme pour le toucher de compassion. Mais quand il eût voulu se laisser fléchir, il n’était pas en son pouvoir de réparer le mal qu’il lui avait fait. Il mena la cavale à l’écurie du palais, où il la mit entre les mains d’un palefrenier, pour la faire seller et brider; mais de toutes les brides que le palefrenier présenta à la cavale, pas une ne se trouva propre. Il fit seller et brider deux chevaux, un pour lui et l’autre pour le palefrenier, et il se fit suivre par le palefrenier jusque chez le vieillard Abdallah, avec la cavale en main.
Abdallah, qui aperçut de loin le roi Beder et la cavale, ne douta pas que le roi Beder n’eût fait ce qu’il lui avait recommandé. «Maudite magicienne, dit-il aussitôt en lui-même avec joie, le ciel enfin t’a châtiée comme tu le méritais.» Le roi Beder mit pied à terre en arrivant et entra dans la boutique d’Abdallah, qu’il embrassa en le remerciant de tous les services qu’il lui avait rendus. Il lui raconta de quelle manière le tout s’était passé, et lui marqua qu’il n’avait pas trouvé de bride propre pour la cavale. Abdallah, qui en avait une à tous chevaux, en brida la cavale lui-même, et dès que le roi Beder eut renvoyé le palefrenier avec les deux chevaux: «Sire, lui dit-il, vous n’avez pas besoin de vous arrêter davantage en cette ville; montez la cavale et retournez en votre royaume. La seule chose que j’ai à vous recommander, c’est qu’au cas où vous veniez à vous défaire de la cavale, de vous bien garder de la livrer avec la bride.» Le roi Beder lui promit qu’il s’en souviendrait, et après qu’il lui eut dit adieu, il partit.