Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Fiodor fonde tous ses espoirs sur un voïevode russe, parmi les plus populaires de ce temps, Piotr Basmanov, petit-fils d’Alexis Basmanov, l’un des premiers opritchniks, et fils de Fiodor Basmanov, favori d’Ivan le Terrible. Placé à la tête d’une armée cantonnée à Kromy et s’apprêtant à mener un combat décisif contre l’imposteur, Piotr Basmanov persuade ses troupes de prêter serment à Fiodor. Cependant, la formule du serment paraît ambiguë aux soldats, car elle ne condamne pas fermement le Faux-Dmitri. Piotr Basmanov lui-même est hésitant, mais pour d’autres raisons : la mère de Fiodor, la tsarine Maria, était fille de Maliouta Skouratov, bourreau de son père et de son grand-père. Le tsar est donc le petit-fils de Maliouta Skouratov. En outre, le voïevode comprend peut-être que le « tsarévitch » a plus de chances de l’emporter que le tsar.
Un complot contre Fiodor est ourdi à Kromy. Les conjurés entrent en contact avec le camp de l’imposteur. Un unique document – le rapport de Pierre Arkudi – évoque les conditions posées par les conspirateurs pour reconnaître le « tsarévitch » comme étant le vrai Dmitri, fils d’Ivan IV le Terrible : il ne sera pas porté atteinte à la foi orthodoxe ; le pouvoir autocratique restera ce qu’il était sous Ivan IV ; le tsar n’accordera pas la dignité de boïar à des étrangers ni ne les nommera à la Douma ; il sera libre, en revanche, d’en prendre à son service et de les autoriser à acquérir une terre et d’autres biens dans l’État russe ; les étrangers au service du palais pourront bâtir, en terre russe, des églises catholiques.
En admettant que cet accord soit authentique (les événements ultérieurs le laissent penser), il apparaît que le Faux-Dmitri n’exige pas (comme il l’avait promis à Sambor) des privilèges particuliers pour l’Église catholique à Moscou. On peut y voir une tactique : le prétendant veut s’assurer le soutien des conjurés. Cependant, Dmitri gardera par la suite toute son indépendance, jamais il ne sera une marionnette entre les mains des Jésuites.
Piotr Basmanov rejoint les rangs des conjurés et, au dire d’un témoin – le directeur de conscience de l’imposteur, Andrzej Lawicki –, proclame le « tsarévitch » héritier légitime de la couronne et descendant authentique des tsars russes ; puis il baise la croix en signe de loyauté. L’armée de Kromy se disperse : les uns se réfugient à Moscou, d’autres passent à l’imposteur.
Les définitions du Temps des Troubles ne manquent pas. On peut ainsi le considérer comme une période de trahisons. Les trahisons du serment, de la croix et, bien sûr, de la parole donnée, deviennent monnaie courante. L’époque regorge d’exemples de reniements, de passages d’un camp à l’autre. Cela touche avant tout les figures les plus connues, dont parlent les témoins des événements. Mais le petit peuple, complètement perdu dans les prétendants, les imposteurs, les vrais et les faux tsars, varie tout aussi facilement, et rapidement, dans ses attachements.
Piotr Basmanov, qui trahit Fiodor pour rallier « Dmitri », est le mieux né de tous les « transfuges ». Ayant prêté serment au « fils du Terrible », il lui restera fidèle et mourra en défendant le tsar, tué par Mikhaïl Tatichtchev que, peu de temps avant le coup de force, il aura sauvé de la colère de « Dmitri ». Le prince Golitsyne, l’un des voïevodes commandant l’armée de Kromy, passe également dans le camp de l’imposteur, avec Basmanov. Dépêché à Moscou au nom du nouveau tsar, il assiste à la mort par strangulation de Fiodor. Par la suite, il trahit « Dmitri » et participe au complot organisé contre lui par Vassili Chouïski. Nommé voïevode dans l’armée envoyée contre le second Faux-Dmitri, Golitsyne trahit Chouïski et passe au service des Polonais, avec lesquels il finira également par se brouiller. La liste des trahisons du prince-voïevode Mikhaïl Saltykov n’est pas moins impressionnante. Mais la palme dans ce domaine revient incontestablement à Vassili Chouïski sur lequel nous reviendrons longuement.
Après l’effondrement de l’armée de Kromy, l’imposteur progresse lentement vers Moscou, recevant les boïars qui accourent faire allégeance, dépêchant dans la capitale des ambassades porteuses de missives au nom de l’héritier légitime, qui appellent à renverser le fils de Godounov.
Le 30 juin 1605, l’imposteur fait une entrée triomphale à Moscou. En octobre 1604, le Faux-Dmitri, franchissait la frontière de l’État moscovite avec une poignée de mercenaires ; moins d’un an plus tard, il entre au Kremlin, accompagné de la haute noblesse russe et sous les vivats de la foule. Le trône est libre : aiguillonnés par les missives du « tsarévitch » et par ses émissaires, les Moscovites ont fait irruption au palais, arrêté le tsar et sa mère (tués par la suite) et mis en pièces la parenté de Godounov. La chronique rapporte que les caves du palais furent mises à sac et que le calme ne revint dans la ville que quand tous furent ivres morts.
Le Faux-Dmitri a un ennemi irréconciliable en la personne du patriarche Job qui qualifie le prétendant d’auxiliaire des « juifs, des Latins et des luthériens ». Parmi les premières mesures prises par « Dmitri », on trouve la dégradation de Job et sa rélégation dans un monastère. Le nouveau tsar place à la tête de l’Église orthodoxe un Grec, Ignace, évêque de Riazan, l’un des premiers ecclésiastiques à avoir reconnu « Dmitri Ivanovitch ». Léger, joyeux, connaissant bien l’Occident et beaucoup plus tolérant que Job, le nouveau patriarche convient on ne peut mieux au style du Faux-Dmitri.
Le 18 juillet, la tsarine Maria, devenue la nonne Marfa, regagne la capitale. Elle reconnaît son fils Dmitri dans la personne de l’imposteur. Des retrouvailles touchantes ont lieu devant la foule ébahie : la mère et le fils tombent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant, et dissipent ainsi tous les doutes. Le 30 juillet, le patriarche Ignace couronne le nouveau tsar dans la cathédrale de l’Assomption. C’est l’apothéose de la plus extraordinaire aventure de l’histoire russe.
Juristes et théologiens peuvent débattre à loisir sur le sens et la valeur de l’onction. Quoi qu’il en soit, « Dmitri » fait un tsar plus légitime que Boris Godounov, pour la simple raison que, dans l’esprit du peuple et de tous ceux qui assistent à la cérémonie du couronnement, il est l’héritier d’Ivan IV, le continuateur de la dynastie des Rurik. Devant Dieu et devant les hommes, Dmitri devient le tsar légitime.
La conspiration contre le tsar Dmitri commence avant même son couronnement, dès l’entrée triomphale de l’imposteur à Moscou. Elle est vite découverte ; Vassili Chouïski, ses frères et nombre de leurs partisans sont arrêtés, accusés de répandre le bruit que le tsar n’est autre que le moine défroqué Grigori Otrepiev, et de vouloir attenter à ses jours. Pour juger ce boïar de haute naissance qu’est Vassili Chouïski, un Sobor est convoqué, composé de la Douma des Boïars et de représentants des autres catégories sociales. Le procureur n’est autre que Dmitri lui-même ; il évoque les traditions de trahison des Chouïski, qui ont de tout temps intrigué contre la dynastie moscovite. Le tsar rappelle que, par sept fois, Ivan le Terrible ordonna de châtier les Chouïski et que Fiodor Ivanovitch fit exécuter l’oncle de Vassili. Le prince Vassili se reconnaît coupable de tous les crimes qui lui sont imputés, il bat sa coulpe et implore sa grâce. Condamné à la peine capitale, il est gracié au tout dernier instant, devant le billot.