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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Le sultan fit ouvrir la porte de la chambre de la princesse, et le prince Firouz Schah entra. Dès que la princesse le vit paraître, comme elle le prenait pour un médecin, dont il avait l’habit, elle se leva comme en furie en le menaçant et en le chargeant d’injures. Cela ne l’empêcha pas d’approcher, et quand il fut assez près pour se faire entendre, comme il ne voulait être entendu que d’elle seule, il lui dit d’un ton bas et d’un air respectueux à se rendre croyable: «Princesse, je ne suis pas médecin; reconnaissez, je vous en supplie, le prince de Perse, qui vient vous mettre en liberté.»

Au ton de voix et aux traits du haut du visage, qu’elle reconnut en même temps, nonobstant la longue barbe que le prince s’était laissé croître, la princesse de Bengale se calma, et en un instant elle fit paraître sur son visage la joie que ce que l’on désire le plus, et à quoi l’on s’attend le moins, est capable de causer quand il arrive. La surprise agréable où elle se trouva lui ôta la parole pour un temps, et donna lieu au prince Firouz Schah de lui raconter le désespoir dans lequel il s’était trouvé plongé dans le moment qu’il avait vu l’Indien la ravir et l’enlever à ses yeux; la résolution qu’il avait prise dès lors d’abandonner toute chose pour la chercher en quelque endroit de la terre qu’elle pût être, et de ne pas cesser qu’il ne l’eût trouvée et arrachée des mains du perfide; et par quel bonheur enfin, après un voyage ennuyeux et fatigant, il avait la satisfaction de la trouver dans le palais du sultan de Cachemire. Quand il eut achevé, en moins de paroles qu’il lui fut possible, il pria la princesse de l’informer de ce qui lui était arrivé depuis son enlèvement jusqu’au moment où il avait le bonheur de lui parler, en lui marquant qu’il était important qu’il eût cette connaissance afin de prendre des mesures justes pour ne la pas laisser plus longtemps sous la tyrannie du sultan de Cachemire.

La princesse de Bengale n’avait pas un long discours à tenir au prince de Perse, puisqu’elle n’avait qu’à lui raconter de quelle manière elle avait été délivrée de la violence de l’Indien par le sultan de Cachemire, en revenant de la chasse, mais traitée cruellement le lendemain par la déclaration qu’il était venu lui faire du dessein précipité qu’il avait pris de l’épouser le jour même, sans lui avoir fait la moindre honnêteté pour prendre son consentement, conduite violente et tyrannique qui lui avait causé un évanouissement, après lequel elle n’avait vu de parti à prendre que celui qu’elle avait pris, comme le meilleur pour se conserver un prince auquel elle avait donné son cœur et sa foi, ou mourir plutôt que de se livrer à un sultan qu’elle n’aimait pas, et qu’elle ne pouvait aimer.

Le prince de Perse, à qui la princesse n’avait en effet autre chose à dire, lui demanda si elle savait ce que le cheval enchanté était devenu après la mort de l’Indien. «J’ignore, répondit-elle, quel ordre le sultan peut avoir donné là-dessus, mais, après ce que je lui en ai dit, il est à croire qu’il ne l’a pas négligé.»

Comme le prince Firouz Schah ne douta pas que le sultan de Cachemire n’eût fait garder le cheval soigneusement, il communiqua à la princesse le dessein qu’il avait de s’en servir pour la remener en Perse, et il convint avec elle des moyens qu’ils devaient prendre pour y réussir, afin que rien n’en empêchât l’exécution, et particulièrement qu’au lieu d’être en déshabillé, comme elle l’était alors, elle s’habillerait le lendemain pour recevoir le sultan avec civilité, quand il le lui amènerait, sans l’obliger néanmoins à lui parler.

Le sultan de Cachemire fut dans une grande joie quand le prince de Perse lui eut appris ce qu’il avait opéré, dès la première visite, pour l’avancement de la guérison de la princesse de Bengale. Le lendemain, il le regarda comme le premier médecin du monde, quand la princesse l’eut reçu d’une manière qui lui persuada que véritablement sa guérison était bien avancée, comme il le lui avait fait entendre.

En la voyant en cet état, il se contenta de lui marquer combien il était ravi de la voir en disposition de recouvrer bientôt sa santé parfaite, et, après qu’il l’eut exhortée à concourir avec un médecin si habile, pour achever ce qu’il avait si bien commencé, en lui donnant toute sa confiance, il se retira sans attendre d’elle aucune parole.

Le prince de Perse, qui avait accompagné le sultan de Cachemire, sortit avec lui de la chambre de la princesse, et, en l’accompagnant, il lui demanda si, sans manquer au respect qui lui était dû, il pouvait lui faire cette demande, par quelle aventure une princesse de Bengale se trouvait seule dans le royaume de Cachemire, si fort éloignée de son pays (comme s’il l’eût ignoré, et que la princesse ne lui en eût rien dit); mais il le fit pour le faire tomber sur le discours du cheval enchanté, et apprendre de sa bouche ce qu’il en avait fait.

Le sultan de Cachemire, qui ne pouvait pénétrer par quel motif le prince de Perse lui faisait cette demande, ne lui en fit pas un mystère: il lui dit à peu près la même chose que ce qu’il avait appris de la princesse de Bengale, et quant au cheval enchanté, qu’il l’avait fait porter dans son trésor comme une grande rareté, quoiqu’il ignorât comment on pouvait s’en servir.

«Sire, reprit le feint médecin, la connaissance que Votre Majesté vient de me donner me fournit le moyen d’achever la guérison de la princesse. Comme elle a été portée sur ce cheval, et que le cheval est enchanté, elle a contracté quelque chose de l’enchantement qui ne peut être dissipé que par de certains parfums qui me sont connus. Si Votre Majesté veut en avoir le plaisir, et donner un spectacle des plus surprenants à sa cour et au peuple de sa capitale, que demain elle fasse apporter le cheval au milieu de la place devant son palais, et qu’elle s’en remette sur moi pour le reste: je promets de faire voir à ses yeux et à toute l’assemblée, en très-peu de moments, la princesse de Bengale aussi saine d’esprit et de corps que jamais de sa vie. Et afin que la chose se fasse avec tout l’éclat qu’elle mérite, il est à propos que la princesse soit habillée le plus magnifiquement qu’il sera possible, avec les joyaux les plus précieux que Votre Majesté peut avoir.»

Le sultan de Cachemire eût fait des choses plus difficiles que celles que le prince de Perse lui proposait pour arriver à la jouissance de ses désirs, qu’il regardait si prochaine.

Le lendemain le cheval enchanté fut tiré du trésor par son ordre et posé de grand matin dans la grande place du palais, et le bruit se répandit bientôt dans toute la ville que c’était un préparatif pour quelque chose d’extraordinaire qui devait s’y passer, et l’on y accourut en foule de tous les quartiers. Les gardes du sultan y furent disposés pour empêcher le désordre et pour laisser un grand espace vide autour du cheval.

Le sultan de Cachemire parut, et quand il eut pris place sur un échafaud, environné des principaux seigneurs et officiers de sa cour, la princesse de Bengale, accompagnée de toute la troupe des femmes que le sultan lui avait assignées, s’approcha du cheval enchanté, et ses femmes l’aidèrent à monter dessus. Quand elle fut sur la selle, les pieds dans l’un et dans l’autre étrier, avec la bride à la main, le feint médecin fit poser autour du cheval plusieurs grandes cassolettes pleines de feu, qu’il avait fait apporter, et en tournant à l’entour, il jeta dans chacune un parfum composé de plusieurs sortes d’odeurs les plus exquises. Ensuite, recueilli en lui-même, les yeux baissés et les mains appliquées sur la poitrine, il tourna trois fois autour du cheval en faisant semblant de prononcer certaines paroles; et dans le moment que les cassolettes exhalaient à la fois la fumée la plus épaisse et une odeur très-suave, et que la princesse en était environnée de manière qu’on avait de la peine à la voir, ainsi que le cheval, il prit son temps, il se jeta légèrement en croupe derrière la princesse, porta la main à la cheville du départ, qu’il tourna, et dans le moment que le cheval les enlevait en l’air, lui et la princesse, il prononça ces paroles à haute voix, si distinctement que le sultan lui-même les entendit: «Sultan de Cachemire, quand tu voudras épouser des princesses qui imploreront ta protection, apprends auparavant à avoir leur consentement.»

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