Les Pardaillan - Livre III - La Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre III - La Fausta». Краткое содержание книги:
– Est-ce vous qui venez de la part de la princesse Fausta?
– Oui, dit Belgodère étonné.
– Venez! venez! monseigneur se meurt d’angoisse à vous attendre!
– Ah! il m’attend! fit Belgodère stupéfait.
Mais déjà le serviteur l’entraînait, lui faisait monter un large escalier et ouvrait une porte; le bohémien se trouva devant l’entrée d’une vaste pièce à demi-obscure. Il écarquilla les yeux et son regard ardent parcourut la pièce. Il vit le prince Farnèse qui, les traits bouleversés, venait à sa rencontre. Puis, dans ce regard, une flamme sauvage s’alluma soudain, et il gronda dans une sorte de rugissement de joie furieuse:
– Il est là!…
Il!… C’était Claude!
Oui, Claude était là. Depuis le pacte qu’ils avaient signé, le prince Farnèse et maître Claude, le cardinal et le bourreau vivaient, ou du moins se voyaient à tout moment, unis dans une commune pensée: tuer Fausta qui avait tué Violetta.
Lorsque Farnèse eut reçu, dans la nuit qui venait de s’écouler, la lettre de Fausta qui lui annonçait que sa fille était vivante, Claude se trouvait près de lui. Le reste de cette nuit fut pour les deux hommes une de ces effroyables séries d’angoisses qui font blanchir les cheveux, une de ces tempêtes de sentiment où le flux d’espoir, les reflux de désespoir ballottent l’âme. Silencieux, livides, ils se regardaient, n’osant s’interroger ni se communiquer leurs pensées.
Pour Claude, Violetta était une adoration; la possibilité qu’elle fût vivante et qu’il pût la revoir, l’avait assommé. Pour Farnèse, Violetta vivante, c’était la possibilité du pardon de Léonore. Pour tous les deux, c’était la vie… le retour à la vie au moment où tout était mort en eux.
Lorsque le jour se leva et filtra à travers les volets fermés, ils se virent si changés, si pitoyables avec des visages empreints d’une telle angoisse qu’ils se firent peur. Farnèse, le premier, secoua cette torpeur morbide et, appelant un serviteur, lui donna des ordres.
– Attendons! dit-il alors.
– Attendons! répéta Claude.
Farnèse demeura immobile, les bras croisés. Claude se mit à marcher lentement. Il leur semblait qu’ils vivaient dans un rêve. Tantôt la lettre de Fausta leur paraissait toute naturelle, et parfois ils croyaient qu’elle avait menti. Mais pourquoi Fausta aurait-elle menti? Dans quel but? Dans quel intérêt?
– Jamais cette femme ne ment, dit à un moment Farnèse, comme s’il eût répondu à sa pensée.
Du temps s’écoula. Et le cardinal murmura encore:
– Qui sait si ce n’est pas Violetta elle-même qui va venir?
Claude n’entendit pas ces mots, sans doute, car à diverses reprises, il gronda sourdement:
– Qui est cet homme qui va venir?… Où et comment va-t-il nous montrer l’enfant?…
Les rumeurs qui montaient de la place glissaient sur eux sans les frapper. Pourtant, à la longue, l’attention de Farnèse se concentra sur ces bruits qui s’enflaient. Dans l’anormale surexcitation de cette attente fiévreuse, il en vint à imaginer une mystérieuse connivence entre la lettre de Fausta et ces clameurs qu’il entendait. Il alla à la fenêtre, repoussa légèrement les volets. La Grève lui apparut soudain, avec ses deux poteaux de supplice, ses deux bûchers, son estrade, sa foule immense, vision tragique, effrayante, qui le fit reculer.
– Qui va-t-on exécuter? demanda-t-il d’une voix terrible en saisissant le bras de Claude.
Claude demeura un instant hébété d’horreur. En lui aussi, tout à coup, s’opérait la connivence mystérieuse entre l’idée Violetta et l’idée exécution. Il bondit à la fenêtre et, hagard, considéra ce qui se passait. Un cri de mort, une bouffée de malédiction, un nom répété par les mille gueules du monstre qui se roulait autour des bûchers. Ce nom lui apprit la vérité. Il sourit.
– Rassurez-vous, dit-il. Je me souviens. On pend ce matin les Fourcaudes…
– Les filles du procureur Fourcaud?…
– Ses filles? dit Claude en tressaillant violemment. Oui!… Ses filles!… Jeanne et Madeleine…
– Vous savez leurs noms?…
Ce même tressaillement secoua Claude qui fit oui de la tête, et ramena alors les volets comme pour ne pas voir ce qui allait se passer.
– Pourquoi savez-vous leurs noms? répéta le cardinal, heureux de penser un instant d’autres pensées.
– Tout le monde le sait, dit Claude.
Et tout bas, d’un murmure indistinct, plus pâle encore qu’il n’était la minute d’avant:
– Jeanne et Madeleine!… Les filles de Fourcaud!… De Fourcaud!… Hélas! pouvais-je prévoir cela, quand…
Un coup de marteau extérieur ébranla la grande porte et répercuta de sourds échos jusqu’à eux.
– Le voilà! murmura Farnèse d’une voix éteinte!
Claude ne dit rien, mais ses yeux se rivèrent sur la porte. Au dehors, un immense hurlement monta.
– Les voilà! Les voilà! Les Fourcaudes!
Ils n’entendirent pas cette clameur funèbre qui se déchaînait. Ils n’entendirent que le pas précipité de celui qui montait l’escalier, de celui qui allait leur montrer Violetta vivante… et la leur rendre sans doute!…
Farnèse, la tête en feu, s’avança chancelant vers la porte. Claude voulut s’élancer… À ce moment cette porte s’ouvrit et l’ancien bourreau demeura cloué sur place, les cheveux hérissés.
Et – devenait-il fou? – à cette minute où la pensée de Violetta eût dû occuper son esprit et son âme, à cette seconde où, après la nuit d’effroyable angoisse, il eût dû éprouver la détente bienfaisante, ce n’est pas à Violetta qu’il pensa. Voici ce qu’il songea. Voici ce qu’il rugit en lui-même: «Lui!… Lui!… À l’heure où les Fourcaudes montent au bûcher!… Oh! l’abominable fatalité!…»
Et alors, il recula, comme si la vue de Belgodère l’eût affolé d’horreur. Il recula comme devant un spectre venant lui demander quelque compte terrible. Il recula, avec une étrange, une incompréhensible timidité, devenu humble, et la tête baissée sous le poids de quelque pensée trop lourde…
Farnèse, du premier coup d’œil, reconnut le bohémien à qui il avait parlé sur cette même place de Grève! Le bohémien à qui il avait donné l’ordre de conduire Violetta au palais Fausta!… Sa fille!…
Mais ce n’était pas la preuve aveuglante que Fausta n’avait pas menti! Le bohémien devait savoir où se trouvait Violetta! C’était lui qui venait; c’était tout naturel!… Farnèse eut un rugissement de joie folle, saisit le bras de Belgodère et balbutia:
– Ma fille!… Où est ma fille?
– Sa fille! gronda le bohémien. Est-ce qu’il est fou celui-là?…
À cet instant, il aperçut Claude, se débarrassa d’un geste brusque de l’étreinte du cardinal, et marcha sur l’ancien bourreau. Claude frémit.
– Voici longtemps que nous nous étions vus, dit Belgodère avec un rire qui résonna plus effroyable que la clameur de mort montant de la Grève.
– Ma fille! haleta Farnèse. Est-ce toi que Fausta m’envoie?… Parle!… Est-ce toi qui viens me rendre Violetta?…
Belgodère peut-être n’entendit pas. Il abattit sa main sur l’épaule de Claude.
– Depuis le temps, continua-t-il, où tu m’as refusé de me montrer mes enfants, ne fût-ce qu’une minute!…