Les Pardaillan - Livre III - La Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre III - La Fausta». Краткое содержание книги:
Au bout de la rue, Fausta disparaissait, marchant de son pas souple et tranquille comme si elle n’eût éprouvé aucune émotion, comme si elle ne fût pas sortie vaincue, humiliée de ce combat où elle était venue avec la certitude que Dieu même conduisait son épée…
Pardaillan la regarda jusqu’au moment où elle ne fut plus visible. Alors il se baissa, ramassa les deux tronçons d’épée et les examina.
– Peste! murmura-t-il, une lame des ateliers de Milan, si j’en crois cette marque!… C’est que cette damnée princesse en jouait très joliment. Elle pourrait donner des leçons à maître Leclerc lui-même… Maigre trophée! La place de Grève, à dix heures… que diable a-t-elle voulu dire?
À ce moment, le jour était tout à fait venu. Pardaillan alla frapper à la porte de la Devinière encore fermée et, étant entré dans l’hôtellerie, se dirigea vers la chambre qu’occupait le duc d’Angoulême.
– Il nous faut déménager, dit-il; si nous avons trouvé hier que le séjour de notre hôtel n’était pas trop sûr, il se trouve maintenant que cette auberge est encore moins sûre. Mais quoi! déjà levé, mon prince?… ou plutôt… vous ne vous êtes pas couché?… Votre lit n’est pas défait. Pourtant, je vous assure que les lits de la Devinière sont excellents; je les connais de longue date… Hein?… Que vois-je?… un pistolet tout chargé sur cette table?…
Charles mit la main sur le pistolet.
Il était pâle et avait les yeux rouges. Il était évident que non seulement il ne s’était pas couché, mais qu’il avait passé la nuit à pleurer.
– Vous voulez mourir? dit Pardaillan.
– Oui! répondit Charles simplement.
– Voilà une idée qui ne me fût jamais venue, reprit le chevalier. Et pourquoi mourir? Ah! oui… parce qu’elle est morte, elle!… Je connais une femme, là-bas à Orléans, une pauvre femme qui a longuement souffert…
– Ma mère! murmura Charles en tressaillant.
– Madame votre mère, continua le chevalier, ne s’attend guère à la nouvelle que je devrai lui porter. Car il faudra que ce soit moi qui aille lui dire: «Madame, vous avez beaucoup pleuré dans votre vie; vous aimiez un homme que bien des gens ont maudit. Simple, douce, dévouée, vous avez consacré votre jeunesse à consoler le malheureux roi… non, l’homme qui, à vingt ans, se mourait de terreur à force de vivre au milieu des trahisons. Cet homme, vous l’avez vu dépérir lentement; de royaux bandits l’ont tué presque dans vos bras. Ah! oui, madame, vous avez souffert, rudement, et si vous étiez ma mère, je voudrais passer ma vie à essayer de vous faire sourire, après vous avoir tant vue pleurer…»
– Pardaillan! haleta le jeune duc.
– Heureusement, madame, continua le chevalier, une suprême consolation vous était réservée. Vous aviez un fils… un fils au cœur aussi tendre que le vôtre, à l’âme fière. Il était votre espoir et votre orgueil. Votre espoir parce que vous vous disiez qu’avec un fils pareil, une vieillesse consolée vous était assurée. Votre orgueil, parce que vous pensiez qu’un jour le fils de Charles IX viendrait vous annoncer le châtiment des assassins de son père…
– Pardaillan! Pardaillan! répéta sourdement Charles.
– Hélas madame, tout cela n’est plus. Vous qui avez pleuré dans votre jeunesse, vous passerez votre vieillesse à pleurer encore. Consolation, espoir, orgueil, tout cela n’est plus. Mgr le duc d’Angoulême n’a pas voulu vivre pour vous; le premier chagrin auquel il s’est heurté l’a brisé. Parce qu’une jeune fille est morte, votre fils s’est tué!
– Oh! éclata Charles en serrant convulsivement la crosse du pistolet, croyez-vous donc que je n’ai pas songé à ma mère? Pardaillan, si j’ai hésité toute la nuit, toute cette infernale nuit, c’est que l’image désespérée de ma mère se mettait entre moi et ce pistolet. Mais je souffre trop, chevalier. La vie, en de pareilles conditions, n’est pas supportable. Et c’est pourquoi je la quitte. Qui pourrait m’en faire un crime, même si je sais que ma mère en mourra de chagrin?
– C’est donc chez vous une résolution?
– Irrévocable, dit Charles d’une voix ferme et sombre; Pardaillan, recevez ici mes adieux.:
– Je veux bien, dit Pardaillan, en surveillant étroitement tous les mouvements du jeune homme, je veux bien recevoir vos adieux. Mais, que diable, est-ce donc une chose si pressée que de vous loger une balle dans la tête ou dans le cœur? Je crois avoir été pour vous un ami fidèle… Et si à mon tour j’ai besoin de vous?… Si je viens faire appel à votre amitié! Si je viens vous dire que vous avez contracté une dette vis-à-vis de moi et que le moment est justement venu où je dois exiger de vous le même dévouement, que je ne vous ai pas marchandé!
– Parlez donc, chevalier… je suis prêt.
– Morbleu! vous êtes prêt à vous tuer, voilà tout! Traqué, serré dans un filet tendu autour de moi, je viens vous crier au secours! Et tranquillement, vous me répondez: «Ami, débrouille-toi comme tu peux; quant à moi, la vie m’est insupportable et je n’ai que tout juste le temps de me tuer…» Grand merci!
– Qu’exigez-vous de moi?
– Rien, ou presque rien: d’attendre à demain pour me faire les adieux en question.
Charles reposa sur la table le pistolet qu’il avait saisi. Pardaillan s’en empara aussitôt.
– Chevalier, dit le duc d’Angoulême, je comprends l’effort suprême que tente votre amitié. Vous espérez, en gagnant du temps, me rattacher à la vie. Détrompez-vous, Pardaillan, j’aimais Violetta…
Ici un sanglot déchira la gorge du jeune homme.
– J’aimais Violetta, reprit-il avec une exaltation croissante, vous ne pouvez savoir ce que cela signifie, vous qui n’avez pas les sentiments de tout le monde, et qui peut-être n’avez jamais aimé… Cela signifie, Pardaillan, que j’avais transposé ma pensée, mon âme, toute ma vie hors de moi-même, en elle… Me comprenez-vous? Je n’étais plus en moi, j’étais en elle. Sa mort est donc ma mort. Je vous disais que je souffre. C’est faux. La vérité est que je ne vis plus. Les pulsations de mon cœur m’étonnent, comme elles m’étonneraient à les surprendre dans un cadavre. Voyez-vous ce qu’il y a d’affreux dans ma situation?… Et vous me proposez de prolonger cela de quelques heures. Non, chevalier, c’est tout de suite que je dois mourir.
Pardaillan saisit les poignets du jeune homme. Une violente émotion s’emparait de lui.
Il comprenait que Charles, arrivé au paroxysme de la douleur, allait se tuer. Cœur faible, d’une exquise faiblesse, si tendre et si pur dans cette toute première jeunesse, plus fragile qu’une fleur, Charles succombait au premier coup du malheur. Pardaillan le vit perdu et que rien ne pourrait le sauver.
– Mon ami, murmura-t-il d’une voix tremblante, mon enfant, vivez pour moi qui ne suis plus attaché à la vie que par une vieille haine et qui, depuis que je vous connais, ai fait ce rêve de m’y rattacher encore pour une affection!
Charles secoua la tête et son regard morne se fixe sur le pistolet.