Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Dans les années 1965, l’historien de la Reczpospolita Pawel Jasienica, voit dans la politique anti-orthodoxe de Sigismond III un pas vers l’abîme où la Pologne allait sombrer par la suite. Il eût fallu, estime l’historien, transformer la confédération bicéphale de Pologne et de Lituanie, en une organisation tricéphale, englobant l’Ukraine dans la Rzeczpospolita. La chose était indubitablement possible, mais le roi ne la souhaitait pas. Les Troubles qui n’allaient pas tarder à éclater à Moscou, semblaient ouvrir à la Pologne des perspectives bien différentes, magnifiques.
2 Le tsar Boris
Tatar par la naissance, Cromwell par l’esprit, Godounov monta sur le trône, avec tous les droits d’un monarque légitime et le même intangible système de pouvoir absolu.
Nikolaï KARAMZINE.
Tsar-esclave, issu d’esclaves…
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
Le 7 janvier 1598, le tsar Fiodor s’éteint. Le trône d’Ivan Kalita (l’Escarcelle) est vacant, la dynastie des Rurik s’achève. L’héritière légitime est la tsarine Irina qui, du vivant du tsar, passait pour la « première conseillère de son époux » et participait, à égalité avec les boïars, à la conduite des affaires de l’État. C’est là un argument supplémentaire pour les historiens qui mettent en doute l’implication de Boris dans la mort de Dmitri. Le tsarévitch ne venait qu’en deuxième position, après Irina, dans l’ordre de succession au trône.
On commence donc à prêter serment à la tsarine. Mais, neuf jours plus tard, elle prend le voile. Le trône est à nouveau vacant. S’ouvre alors une période d’interrègne.
Spécialiste du Temps des Troubles, S. Platonov note que la haute aristocratie est si affaiblie par la politique du Terrible et la régence de Godounov, qu’aucun de ses représentants « ne cherche à monter sur le trône, après la mort de Fiodor1 ». Les prétendants sont les Romanov, parents du tsar défunt, le vieil opritchnik et aventurier Bogdan Bielski et, naturellement, Boris Godounov. Le prince Fiodor Mstislavski est à la tête de la Douma des Boïars ; il est en outre l’arrière-arrière-petit-fils d’Ivan III, ce qui le fonde à présenter sa candidature. Mais il n’en fait rien, n’ayant pas de partisans.
Le patriarche Job joue un rôle capital dans l’élection de Godounov. À la demande de la tsarine, il convoque un Zemski sobor. Cette institution représentative de l’État moscovite se compose de délégués des principaux groupes de population, désignés par le gouvernement. Certains historiens parlent de manipulations dans la composition du Sobor de 1598, ce qui aurait permis à Boris Godounov d’obtenir la majorité des voix. Après avoir examiné la liste des membres du Sobor, V. Klioutchevski conclut que l’assemblée comptait des représentants des quatre catégories sociales majeures : chefs de l’Église, haute administration d’État, classe militaire et fonctionnaire, négoce et industrie ; il ajoute que le choix des représentants fut effectué dans les règles. V. Klioutchevski précise enfin que « l’arrangement porta, non sur la composition du Sobor, mais sur la façon dont les choses allaient se dérouler. Le plan des partisans de Godounov consistait, non à garantir son élection au trône par un Sobor truqué, mais à obliger l’assemblée, formée dans le respect des règles en vigueur, à le céder au mouvement populaire ».
Rencontrant une résistance au sein de la Douma des Boïars, Boris s’appuie sur la noblesse et recourt à une arme puissante : le soutien du peuple. Ses agitateurs organisent à Moscou un mouvement en sa faveur. Élu par le Zemski sobor que préside le patriarche Job, Boris exige qu’on lui prête serment, non pas au palais ni dans les ministères, comme le veut l’usage, mais dans les églises, en particulier dans la première cathédrale de la capitale, celle de l’Assomption.
C’est dans cette même cathédrale que Boris est couronné en septembre 1598. Il confère des titres élevés et d’importantes charges à de nombreux notables, dont ses anciens amis Romanov et Bielski, devenus ses adversaires à la veille des élections. En secret (mais la chose s’ébruite vite), le tsar fait le serment de ne pas verser le sang pendant cinq ans. Ainsi le trône de Moscou est-il occupé, pour la première fois, par un tsar « élu ».
On peut parler du phénomène Godounov. Ses années de régence – les historiens sont unanimes sur ce point – constituent une période paisible, un répit après l’ère du Terrible. Le règne de Boris, après son élection, commence tout aussi tranquillement : il est la continuité de sa politique précédente. Cela ne l’empêche pas d’être un des tsars les plus contestés de l’histoire russe : on le tient pour un parvenu, un souverain illégitime, alors même que son élection se déroule dans le strict respect des lois et des usages.
Le portrait de Boris Godounov, appelé par la suite à fonder toutes les descriptions du tsar Boris, nous vient des Notes sur la Russie de l’Anglais Jerome Gorsey qui, deux décennies durant (1573-1591), effectua de fréquents voyages en Russie, d’abord comme représentant de la « Compagnie moscovite » de négoce, puis comme agent diplomatique des tsars russes et de la reine d’Angleterre. « Il est d’apparence agréable, écrit Gorsey à propos de Boris, beau, affable, porté sur la magie noire, âgé de quarante-cinq ans ; il manque d’instruction mais a l’esprit vif, il a des dons d’éloquence et maîtrise bien sa voix ; il est rusé, très impulsif, rancunier, peu enclin au luxe, modéré dans ses habitudes alimentaires, mais il a le goût des cérémonies ; il offre de somptueuses réceptions aux étrangers, adresse de riches présents aux souverains des autres contrées2. » Le capitaine Jacques Margeret, militaire professionnel privé d’emploi dans sa patrie, la France, à la fin des guerres de Religion, passe au service d’Étienne Bathory, puis se bat dans l’armée de l’empereur Rodolphe ; mais en 1600, il propose son épée à Boris qui lui confie le commandement des mercenaires étrangers. Jacques Margeret figure parmi les personnages du Boris Godounov de Pouchkine où son rude langage de soldat (en français) est traduit, afin de ne pas heurter la sensibilité du public russe. Dans ses Mémoires, Jacques Margeret note que sous le règne de Boris, l’empire (il est le seul à parler de l’État moscovite comme d’un empire et à donner au tsar le nom d’empereur) est plus florissant que jamais.
Les témoignages d’étrangers sont précieux, non seulement parce qu’ils offrent un regard extérieur, mais aussi parce qu’à compter de 1576, on ne tient plus de chroniques en Russie. L’antique coutume consistant à fixer les événements les plus marquants (selon le chroniqueur) de la politique extérieure et intérieure, a été abandonnée sur l’ordre d’Ivan le Terrible. Les seules sources russes dont nous disposons sont donc des relations sporadiques, dues à la plume de chroniqueurs locaux et écrivant à titre privé, ainsi que les souvenirs de quelques contemporains. Le tsar Boris y est dépeint comme doué d’innombrables vertus, on prétend qu’il surpasse, d’apparence et d’esprit, tous ses prédécesseurs. Les contemporains relèvent aussi des traits négatifs : une soif insatiable de pouvoir, une tendance à accorder foi aux déclarations des mouchards.