Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
C’est alors qu’a lieu la « découverte » de la Chine. En 1567, sans doute à leur initiative propre, deux Cosaques, Petrov et Ialytchev, arrivent à Pékin. N’étant porteur ni de présents ni de parchemin officiel, ils ne sont pas reçus par l’empereur. En 1608, le prince Volynski, voïevode de Tomsk, annonce à Moscou : « Par-delà la terre mongole d’Altan khan, à trois mois de route, se trouve le pays de Chine. Il abrite des villes et des maisons de pierre, semblables à celles de Moscou. Le tsar de Chine est plus puissant que le souverain Altan khan de Mongolie. Les villes comptent de nombreuses églises munies de clochers, mais nous ignorons quelle foi ces gens professent. Pour le reste, ils vivent comme en Russie16. » Moscou est en pleine révolte et a d’autres soucis que la Chine. Mais la voie est tracée.
Le temps « de répit après les massacres et les terreurs de l’opritchnina », ainsi que Klioutchevski qualifie le règne de Fiodor, est interrompu par un événement qui secoue les contemporains mais dont la signification tragique n’apparaîtra que plus tard. Le 15 mai 1591, le tsarévitch Dmitri, dernier fils du Terrible, meurt à Ouglitch. Fiodor n’a pas d’enfants : la dynastie de Vsevolod, celui qu’on avait surnommé « la Grande-Nichée » – la dynastie des Rurik –, s’éteint donc. À la suite de Nikolaï Karamzine, et plus encore peut-être après Alexandre Pouchkine qui dédie d’ailleurs son Boris Godounov « à la mémoire précieuse pour les Russes de Nikolaï Mikhaïlovitch Karamzine17 », chacun ou presque est convaincu de la culpabilité du régent dans le meurtre du tsarévitch. Dans la tragédie de Pouchkine, Boris, devenu tsar, ne fait-il pas cet aveu : « Comme à coups de marteau le remords frappe à mes oreilles, mon cœur défaille, la tête me tourne, et des enfants sanglants passent devant mes yeux… »
Les recherches les plus récentes sur les circonstances d’une des morts les plus mystérieuses de l’histoire russe, ayant fait, dix ans plus tard, d’innombrables victimes au cœur de la guerre civile, réfutent la version d’un assassinat commandité par Boris. R. Skrynnikov aboutit à cette conclusion paradoxale : « Les documents réunis par l’enquête ont montré que Boris n’était pas impliqué dans la mort du tsarévitch. Et pour cette raison, les historiens ont refusé d’admettre leur authenticité18. » Le parti pris contre Boris devait déterminer le point de vue de Karamzine et des historiens ultérieurs.
La commission d’enquête dépêchée de Moscou à Ouglitch, établit les faits en interrogeant les témoins (nul, toutefois, n’a vraiment assisté à la mort de Dmitri). La commission est dirigée par Vassili Chouïski, l’un des principaux adversaires de Boris qui a fait tuer un de ses frères et relégué l’autre dans un monastère où il a succombé. Vassili lui-même vient tout juste de rentrer d’exil. Par la suite, Chouïski modifiera à plusieurs reprises, au gré des circonstances politiques, sa version de la mort du tsarévitch, ce qui jette une ombre sérieuse sur les résultats de l’enquête. Les conclusions de la commission sont péremptoires : l’enfant, qui souffrait d’épilepsie, jouait au couteau dans la cour de la maison où il résidait ; pris d’une crise soudaine, il s’effondra sur la lame et se trancha la gorge.
La mère du tsarévitch, Maria Nagaïa, ses frères, et toute leurs parenté déclarent aussitôt que le tsarévitch a été assassiné par les hommes de Boris. Une révolte éclate à Ouglitch, quinze partisans de Boris sont tués, ce qui fournit au régent un prétexte idéal pour régler ses comptes avec les Nagoï : Maria est enfermée dans un couvent, ses frères sont exécutés.
Il est, bien sûr, un argument de poids en faveur de la culpabilité de Godounov : la disparition du tsarévitch lui était profitable. Si Dmitri avait atteint sa majorité, il aurait pu prétendre au trône. Mais selon les auteurs des études les plus récentes, Boris n’avait aucun intérêt à faire assassiner le tsarévitch. On ne pouvait, en effet, exclure qu’un héritier légitime naquît dans la famille de Fiodor. Irina, son épouse, allait d’ailleurs justifier cet espoir en donnant naissance à une fille, Feodossia, en 1592. L’enfant, il est vrai, vivra peu (et l’on accusera immédiatement Boris Godounov de sa mort). Parmi les proches parents du tsar – après la mort de Dmitri –, les Romanov, et non Boris, avaient le plus de chances de monter sur le trône. Par ailleurs, la situation était tendue dans le pays, qui craignait une attaque des Suédois et des Tatars, et le moindre incident était gros de troubles.
Le patriarche Job entérine de son autorité les conclusions de la commission : innocence de Boris, culpabilité des Nagoï qui ont monté le peuple contre le tsar et le régent. Quinze ans plus tard, quand le tsarévitch Dmitri rejoindra les rangs des saints orthodoxes, l’Église fera officiellement de sa mort un assassinat : comment imaginer, en effet, qu’un saint se tue lui-même, fût-ce accidentellement ?
Un autre événement, qui achèvera de mettre le feu aux poudres, se déroule en dehors de l’État moscovite, sur le territoire de la Rzeczpospolita. À la fin du XXe siècle, on n’en mesure pas encore toute la portée. En octobre 1596, un concile réunit à Brest-Litovsk une partie des évêques orthodoxes de Pologne et de Lituanie, qui décident la réunion des Églises orthodoxe et catholique. L’Église orthodoxe conserve ses rites mais reconnaît l’autorité du pape. Déjà, en décembre 1595, l’évêque de Lvov, Cyrille Terletski, et celui de Volynsk, Ipati Poteï, avaient fait allégeance au pape Clément VIII, à Rome. Le concile de Lvov légitime leur démarche. Parallèlement, se tient, à Brest-Litovsk, une réunion des évêques orthodoxes qui refusent l’Union. L’Église orthodoxe est donc coupée en deux, dans la Russie du Sud-Ouest : d’un côté les uniates, ralliés au catholicisme, de l’autre les orthodoxes qui se tournent vers Moscou où, depuis peu, se trouve le patriarcat.
En entraînant une partie des fidèles hors de l’Église orthodoxe, la Rzeczpospolita monte contre elle tous ceux qui rejettent catégoriquement l’autorité du pape. La situation change brutalement en Ukraine. Catholique fervent, élevé par les Jésuites qui ont dirigé la Contre-Réforme, Sigismond III ne se contente pas de l’Union : il prend des mesures administratives pour renforcer la nouvelle Église et persécute activement les orthodoxes. L’historien polonais Pawel Jasienica, qui considère l’Union comme une erreur politique dont les conséquences seront tragiques pour la Pologne, écrit : « Chrétien par son grand-père et son arrière-grand-père, Sigismond III comprenait moins l’Église chrétienne et avait moins de sympathie pour elle que le païen Olgerd, ou que Witowt, né en milieu païen. Eux voulaient à toute force créer une Église orthodoxe sur le territoire lituanien ; lui, travailla sans pitié à son anéantissement19. »
L’historien anglais Norman Davies, passionné par la Pologne objet de ses recherches, reconnaît que Sigismond III était un catholique plus que fervent et un enthousiaste de la Contre-Réforme, mais il souligne que la Rzeczpospolita n’en demeurait pas moins très tolérante20. De son côté, l’historien américain James Billington compare le roi de Pologne à Ivan le Terrible, considérant que « sous de nombreux rapports, Sigismond III était encore plus fanatique que le tsar russe ». Le fanatisme religieux inculqué à Ivan par les joséphiens, le fut, à un degré plus grand encore dans le cas de Sigismond, par les Jésuites. Le roi de Pologne, estime l’historien américain, « confia pratiquement son royaume à l’autorité de ce monument tardif au zèle des croisés espagnols que constituait l’ordre d’Ignace de Loyola21 ».