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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La mort d’Étienne Bathory interrompt les préparatifs de guerre. Il importe à présent d’élire un nouveau roi. Certains historiens russes estiment que Boris Godounov avait la possibilité de promouvoir la candidature de Fiodor : les magnats lituaniens, qui composaient le parti russe, demandaient deux cent mille roubles pour soudoyer les autres députés de la Diète. Après bien des hésitations, Boris leur adresse vingt mille roubles, promettant d’en envoyer soixante-mille autres par la suite. Mais il est trop tard. Le parti de l’héritier de Suède, Sigismond, est soutenu par une puissante armée que commande le chancelier Jan Zamoïski ; celui de l’archiduc Maximilien de Habsbourg a la faveur du pape et l’or espagnol, largement distribué par l’ambassadeur d’Espagne. Fiodor est l’unique vaincu : les deux autres candidats sont élus par les fractions rivales. Jan Zamoïski met en déroute l’armée de Maximilien ; fait prisonnier, l’archiduc est contraint de renoncer à ses prétentions au trône polonais. Sigismond III Vasa, fils du roi Jean III de Suède, ceint la couronne de la Rzeczpospolita, tout en demeurant l’héritier de celle de Suède. L’interrègne en Pologne, puis, suite au décès de Jean III en 1592, les multiples tentatives de Sigismond pour monter sur le trône suédois (il ne sera définitivement déchu de ses droits à la couronne qu’en 1599) détournent l’attention de la Rzeczpospolita des affaires moscovites.

Mettant à profit les dissensions polono-suédoises (à deux reprises, Sigismond va réclamer son héritage en Suède : en 1592, en compagnie de jésuites et du nonce du Vatican, puis en 1598 avec une armée), ainsi que l’offensive du khan de Crimée en Pologne – qui achève de l’affaiblir – (en août 1589, les Tatars apparaissent aux environs de Tarnopol et de Lvov), Moscou se dresse contre la Suède. Le tsar Fiodor conduit personnellement ses troupes, Boris Godounov est également présent. Durant l’hiver 1590, les Russes reprennent les territoires perdus au cours de la guerre de Livonie, mais l’assaut de Narva, dirigé par Godounov qui ne brille pas par ses talents de stratège, se solde par un échec. Aux termes du traité passé entre les deux parties en conflit, les Suédois cèdent les forteresses d’Ivangorod et de Koporié, mais conservent Narva. Le grand but de l’agression russe – la conquête de Narva et la restauration de la navigation dans la région – n’est donc pas atteint. On en revient toutefois à la situation d’avant la guerre de Livonie.

Mécontent de l’issue du conflit, le roi de Suède entame des opérations militaires, en 1591. Il est prévu que les Suédois attaqueront Novgorod et Pskov, tandis que les troupes de Crimée et de Turquie, comptant quelque cent mille cavaliers, feront irruption en Russie. Le 4 juillet 1591, la Horde tatare est aux portes de Moscou. Mais dans la nuit, pour une raison que les historiens ne sont pas parvenus à élucider, la panique s’empare soudain du camp tatar qui, abandonnant ses convois, se lance dans une fuite éperdue. L’échec du khan refroidit les ardeurs de l’armée suédoise. En mai 1595, à Tiavzine, une « paix définitive » est signée entre Moscou et Stockholm. Le blocus maritime du littoral russe est maintenu. La Suède, qui possède une flotte importante et se constitue une armée appelée à devenir l’une des plus puissantes d’Europe, se donne pour but de transformer la Baltique en lac suédois. À la fin du XVIe siècle, Moscou ne dispose pas des forces nécessaires pour contrecarrer les plans de la Suède.

Poursuivant la politique d’Ivan le Terrible, Boris conclut un accord avec l’Angleterre. Élisabeth Ire tente d’obtenir des franchises pour les négociants anglais, en même temps qu’une interdiction de commercer pour les autres pays ; la souveraine demande en outre l’autorisation de chercher une voie terrestre vers la Chine, et le concours des Russes à cette fin. Rejetant la demande d’exclusivité, Boris exempte une compagnie de droits de douane. Seul le commerce de gros est autorisé. La Russie exporte alors principalement du lin, du chanvre, du poisson, du caviar, des peaux, du goudron, de la potasse, du lard, de la cire, du miel et des fourrures. Les échanges se limitent essentiellement à du troc ; précisons que la cire ne pouvait être échangée que contre de la poudre, du salpêtre et du soufre, indispensables à l’armée.

Au sud, le régent de l’État moscovite accorde une attention toute particulière à la construction de villes, permettant de fixer plus solidement les limites de la Sietch : en 1585 Voronej, en 1586 Livny, puis Ielets, Belgorod, Oskol et Koursk. La frontière du dikoïé polié est repoussée loin au sud. Cette barrière de villes fortifiées n’empêche pas le khan de Crimée Khazy-Ghireï d’arriver jusqu’à Moscou en 1591, mais il s’agit là d’une des dernières incursions tatares de cette envergure.

En 1586, le roi Alexandre de Kakhétie demande la protection du souverain moscovite. La Kakhétie est un des petits États issus de la dislocation de la Géorgie, au XVe siècle ; elle occupe les vallées situées entre les principales chaînes du Caucase et de Kakhétie, en Géorgie orientale. Sa conversion au christianisme, sous la haute main du tsar, étend les frontières de la Moscovie jusqu’au Caucase, mais elle est grosse de conflits avec la Turquie, la Perse et les peuples de montagnards qui ont des vues sur son territoire. Boris ne veut pas se heurter aux puissants États musulmans : il n’offre donc au roi Alexandre qu’une aide insignifiante. Le seul résultat tangible de l’élargissement des frontières moscovites sera la fortification d’une ville sur la rivière Terek.

En choisissant en secondes noces la princesse kabardine Maria Temrioukovna, Ivan IV le Terrible avait déjà montré un intérêt pour le Caucase. La décision du roi de Kakhétie témoigne, elle, de l’attrait exercé par le tsarat moscovite orthodoxe sur les États chrétiens du Caucase, pris en tenailles entre les puissances musulmanes.

La conquête de la Sibérie aura une immense importance pour l’avenir de la Russie. Elle a commencé sous Ivan le Terrible, avec l’expédition de Iermak : six cent quarante Cosaques du Don, renforcés de deux cents soldats, sont alors envoyés vers les profondeurs sibériennes ; l’expédition est entièrement organisée et financée par la famille Stroganov, dont l’histoire est unique en son genre en Russie. Descendants de paysans du Pomorié (région côtière du nord de la Russie), ils sont devenus immensément riches, détenant les sauneries et le monopole du commerce avec les populations autochtones. En 1558, Ivan le Terrible accorde aux Stroganov des terres le long de la Kama et dans l’Oural, en tout plus de dix millions d’hectares. Le tsar les exempte d’impôts, ne gardant par-devers lui que les droits sur d’éventuelles mines d’argent, de cuivre et de plomb. Le pouvoir, dans la région, est entièrement aux mains des Stroganov : ils rendent la justice, n’ayant à répondre que devant le tsar lui-même, bâtissent des forteresses, entretiennent une armée et fondent des canons. L’expédition de Iermak est organisée pour défendre leurs possessions contre les tribus locales, unifiées, en 1556, par le khan Koutchoum.

Munis d’armes à feu ignorées de leurs adversaires, les Cosaques de Iermak mettent Koutchoum en déroute et atteignent les rives de l’Irtych. Au début de l’histoire soviétique, les historiens marxistes, qui ne font aucune distinction entre les colonisateurs anglais, français et russes, écrivent à propos de la conquête de la Sibérie : « Le détachement de Iermak vainquit Koutchoum, tsar des Tatars sibériens, et s’enfonça dans les profondeurs de la Sibérie, éclaboussant sa route du sang tatar, vogoul et ostiak15. » La mort de Iermak, qui se noie dans l’Irtych en 1584, freine l’avancée des Russes. Elle se poursuit toutefois, d’une autre manière : la conquête de ces espaces infinis est désormais menée par l’État. Des streltsy (arquebusiers) sont envoyés en Sibérie, on bâtit des lignes de fortifications. La première ville sibérienne, Tioumen, est fondée en 1586, puis vient le tour de Tobolsk en 1587, et, en 1604, sous le règne de Boris, de la forteresse de Tomsk. Des villes-fortes sont érigées sur les rives de l’Ob. Le mythe de Iermak, conquérant magnifique ayant ouvert la voie vers l’est et le soleil, stimule particulièrement la progression en Sibérie.

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