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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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La télévision avait fait les deux hommes. Berlusconi possédait le plus grand groupe privé de l’histoire des médias transalpins ; Bernard Tapie s’était révélé une exceptionnelle bête télévisuelle qui crevait les écrans et les adversaires.

Ils avaient tous deux une réelle sensibilité d’artiste ; avaient poussé dans leur jeunesse la chansonnette ; et, toute leur vie, ils avaient « voulu être un artiste / pour dire au monde pourquoi j’existe ».

Ils avaient non seulement assimilé les codes de la société du spectacle, mais aussi les nouvelles formes prises par la vie des affaires ; et su moderniser les vieilles ficelles du clientélisme politique. Leur incursion dans l’univers du football leur avait donné une médiatisation démesurée, une incomparable et inaltérable popularité, une aura internationale (les matchs de leurs clubs dans les compétitions européennes étaient regardés par des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le continent) ; et une connaissance approfondie de milieux interlopes : dès les années 1950, la mafia sicilienne investissait dans le football transalpin, et c’est la mafia napolitaine qui acquit pour le compte du FC Naples Diego Maradona, le meilleur joueur du monde des années 1980 ; l’ancien patron de l’Olympique de Marseille, Pierre-Louis Dreyfus, évoqua, peu de temps avant sa mort, l’influence majeure du « Milieu » dans la vie de l’Olympique de Marseille.

Le destin des deux hommes fut lié aux juges de leur pays ; mais pas de la même façon.

Berlusconi devait tout aux juges italiens et à leur opération « Mani pulite » du début des années 1990. En éliminant les principaux dirigeants de la Démocratie chrétienne et du parti socialiste, convaincus de corruption, les juges avaient permis à Forza Italia de Berlusconi, construction politique de bric et de broc, de rassembler tous ceux qui s’opposaient à l’avènement du parti communiste, resté seul debout dans les décombres de la partitocratie italienne. Les juges ne cessèrent ensuite de harceler Berlusconi par des procédures innombrables ; mais ils mirent vingt ans à l’abattre, ne pouvant l’empêcher de devenir à deux reprises président du Conseil.

Les juges français furent à la fois moins puissants et plus prompts que leurs homologues italiens. Il n’y eut jamais d’opération « mains propres » à la française, en dépit de l’impressionnante série de politiques inculpés en ces mêmes années 1992-1993 : Carignon, Noir, Botton, Boucheron, puis, plus tard, Emmanuelli, Juppé, etc. Mais les partis politiques traditionnels français résistèrent mieux que les italiens ; leur marginalisation relative par la Ve République les sauva ; dans le régime bonapartiste légué par le général de Gaulle, les partis politiques n’incarnaient pas le régime, contrairement aux partis italiens ; le « système » français se défendit mieux : on élagua quelques mauvaises branches ; on réforma la législation sur le financement des partis politiques ; surtout, l’organisation judiciaire française, au contraire de l’italienne, ne permit jamais aux juges du siège d’atteindre la police qui demeura entre les mains de sa hiérarchie administrative et ministérielle.

En revanche, ces particularités étatistes françaises se retournèrent contre Bernard Tapie. Celui-ci rêvait d’un destin berlusconien, avant même qu’il ne brise l’ambition élyséenne de Michel Rocard lors des élections européennes de 1994. Mais il n’était alors qu’un missile tiré par François Mitterrand contre cet adversaire de longue date, que le président haïssait et méprisait.

Dès qu’il apparut aux yeux de tous que Tapie se mettait à son propre compte, une coalition inédite de dirigeants du parti socialiste, de hauts fonctionnaires et de juges se forma pour arrêter celui qui se croyait inarrêtable.

Quelques jours après la victoire de l’OM en coupe d’Europe, le maire de Valenciennes, Jean-Louis Borloo, vieux complice de Bernard Tapie au temps où ils écumaient de concert les tribunaux de commerce pour s’enrichir, trouvait avec Tapie un compromis honorable pour sortir de cette affaire dérisoire. Mais le président de la Ligue nationale de football, Noël Le Graët s’obstina à maintenir la plainte en justice. Les relations entre Le Graët et Tapie n’avaient jamais été chaleureuses. Un jour, le petit patron breton avait lancé à la vedette marseillaise : « Bernard, tu as des qualités formidables. Mais il y a en toi 20 % de vice. » Le Graët n’avait été que le prête-nom d’une entreprise plus vaste.

Au contraire de ses rivaux italiens, espagnols ou anglais, le football professionnel français n’était pas encore soumis à la seule loi de l’argent et des magnats, français et internationaux ; il évoluait alors sous la férule de hauts fonctionnaires missionnés par l’État pour régner sur un royaume qui n’était à leurs yeux qu’une excroissance – un peu folklorique – du sport olympique. En 1993, le cadavre du colbertisme footballistique bougeait encore, comme au bon vieux temps où Georges Boulogne et… Philippe Séguin (de son bureau à l’Élysée sous Georges Pompidou) rénovaient les structures de formation des clubs dont les plus beaux fruits s’appelleraient quelques années plus tard Michel Platini et Zinedine Zidane…

L’aristocratie d’État observait depuis des années Bernard Tapie avec le mépris que manifestait le duc de Saint-Simon pour la finance enrichie et anoblie sous Louis XIV. Elle découvrit à sa grande surprise que le football se révélait une arme improbable pour faire mettre un genou à terre à l’odieux parvenu ; puis, d’autres juges, d’autres hauts fonctionnaires, traquèrent ses irrégularités et ses illégalités dont il n’était pas avare. Tapie tomba le nez dans la sciure. Avant de se relever à la manière d’un Monte-Cristo. Mais plus rien ne serait comme avant.

Quelles que soient ses rocambolesques aventures, Tapie resterait Nanard et ne deviendrait jamais « Sua Emittenza ».

1995

16 juillet 1995

De Gaulle raflé au Vél’ d’Hiv’

« Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire et l’idée que l’on se fait de son pays. […] La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux… » Ce fut à Brutus, son fils adoptif, qu’il revint, selon la légende, d’achever César, transpercé de coups de poignards ; ce fut à Jacques Chirac, héritier revendiqué du gaullisme, qu’il appartint de détruire la mystique gaullienne. Celle-ci reposait sur la distinction entre un Vichy légal mais illégitime, autorité de fait et non de droit, et la France libre, incarnation de la légitimité nationale, de la seule France, la France qui se bat…

Si la France, ce jour-là, celui de la rafle du Vél’ d’Hiv’, le 16 juillet 1942, « commet l’irréparable », c’est que la France réside alors à Vichy, et non à Londres ; Pétain est bien le chef de l’État français et de Gaulle redevient un général rebelle et factieux, condamné à mort par contumace.

Avec les phrases égrenées à la fin de son discours, évoquant Bir Hakeim et Londres et « la certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie », le président Chirac accordait quelques miettes pour solde de tout compte à un mythe qu’il abattait de ses mots. Un mythe, ce n’est pas l’Histoire, mais ce n’est pas un mensonge non plus. Il ne s’agissait pas, contrairement à ce qu’ont dit tant d’historiens, de communier dans une France résistante – résistants que de Gaulle brocardait souvent. L’enjeu était ailleurs. Pour de Gaulle, une France vaincue, sous la botte des Allemands, obéissant à son vainqueur, ne pouvait pas être la France, car elle n’était plus souveraine. Reconnaître la responsabilité de la France à travers les actes de Vichy, c’était donner raison à l’Allemagne mais aussi à l’Amérique de Roosevelt qui avait préféré conserver le contact avec Vichy, plutôt qu’avec l’insupportable « apprenti dictateur » protégé par ce sentimental Churchill.

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