Jack
- Автор: Доде Альфонс
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jack». Краткое содержание книги:
Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors à la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.
Il travaillait pourtant avec tout son courage; mais, au bout d’une heure de ce supplice ardent, il se sentit aveuglé, sourd, sans haleine, étouffé par le sang qui montait, les yeux troubles sous les cils brûlés. Il fit ce qu’il voyait faire aux autres, et, tout ruisselant, s’élança sous la «manche à air» long conduit de toile où l’air extérieur tombe, se précipite du haut du pont par torrents… Ah! que c’était bon!… Presque aussitôt, une chape de glace s’abattit sur ses épaules. Ce courant d’air meurtrier avait arrêté son souffle et sa vie.
– La gourde! cria-t-il d’une voix rauque au chauffeur qui lui avait offert à boire.
– Voilà, camarade. Je savais bien que tu y viendrais.
Il avala une énorme lampée. C’était de l’alcool presque pur; mais il avait tellement froid que le trois-six lui parut aussi fade et insipide que l’eau claire. Quand il eut bu, il lui vint un grand bien-être de chaleur intérieure communiquée à tous ses nerfs, à tous ses muscles, et qui s’exaspéra ensuite en brûlure vive au creux de l’estomac. Alors, pour éteindre ce feu qui le brûlait, il recommença à boire. Feu dedans et feu dehors, flamme sur flamme, alcool sur charbon, c’est ainsi désormais qu’il allait vivre!
Il commençait un rêve fou d’ivresse et de torture qui devait durer trois ans. Trois sinistres années aux jours tout pareils, aux mois confondus et brouillés, aux saisons uniformes dans la canicule constante de la chambre de chauffe.
Il traversa des zones inconnues dont les noms étaient clairs, chantants, rafraîchissants, des noms espagnols, italiens ou français, du français enfantin des colonies; mais de toutes ces contrées magiques, il ne vit ni les ciels de saphir, ni les îles vertes étalées en féconds bouquets sur les vagues phosphorescentes. La mer grondait pour lui de la même colère, le feu de la même violence. Et plus les pays étaient beaux, plus la chambre de chauffe était terrible.
Il relâcha dans des ports fleuris, horizonnés de forêts de palmiers, de bananiers au vert panache, de collines violettes, de cases blanches étayées de bambou; mais pour lui tout gardait la couleur de la houille. Après que, pieds nus sur les quais enflammés de soleil, empoissés de goudron fondu ou du suc noir des cannes à sucre, il avait vidé ses escarbilles, cassé du charbon, transbordé du charbon, il s’endormait épuisé le long des berges ou allait s’enfermer dans quelque bouge, des berges et des bouges semblables à ceux de Nantes, hideux témoins de sa première ivresse. Là, il trouvait d’autres chauffeurs, des Anglais, des Malais, des Nubiens, brutes féroces, machines à tisonner; et comme on n’avait rien à se dire, on buvait. D’abord, quand on est chauffeur, il faut boire. Ça fait vivre.
Et il buvait!
Dans cette nuit d’abîme, un seul point lumineux, sa mère. Elle restait au fond de sa vie lugubre comme une madone au fond d’une chapelle dont on aurait éteint tous les cierges. Maintenant qu’il se faisait homme, bien des côtés mystérieux de son martyre s’éclaircissaient pour lui. Son respect pour Charlotte s’était changé en pitié tendre; et il commençait à l’aimer comme on aime ceux pour qui l’on souffre ou pour qui l’on expie. Même dans ses plus grands désordres, il n’oubliait pas le but de son engagement, et un instinct machinal lui faisait conserver sa paye de matelot. Tout ce que l’ivresse lourde laissait de lucide en lui s’en allait à cette pensée qu’il travaillait pour sa mère.
En attendant, la distance grandissait entre eux et s’allongeait des lieues parcourues, surtout de l’oubli vague, de l’indifférence du temps qui prend les exilés et les malheureux. Les lettres de Jack devenaient de plus en plus rares, comme si chaque fois elles étaient jetées d’un peu plus loin. Celles de Charlotte, nombreuses et bavardes, l’attendaient aux étapes, mais lui parlaient de choses tellement étrangères à sa nouvelle situation, qu’il les lisait seulement pour en entendre la musique, écho lointain d’une tendresse toujours vivante. Des lettres d’Étiolles lui racontaient les épisodes ordinaires de la vie de d’Argenton. Plus tard, d’autres, datées de Paris, annoncèrent un changement dans leur existence, une nouvelle installation au quai des Augustins, tout près de l’Institut. «Nous sommes en plein centre intellectuel, disait Charlotte. M. d’Argenton, cédant aux sollicitations de ses amis, s’est décidé de rentrer dans Paris et à fonder une Revue philosophique et littéraire. Ce sera un moyen de faire connaître ses œuvres, si injustement ignorées, et de gagner aussi beaucoup d’argent. Mais quel mal il faut se donner! que de courses chez les auteurs, chez les éditeurs! Nous avons reçu un travail bien intéressant de M. Moronval. Je m’occupe aussi de l’aider, ce pauvre ami. J’achève en ce moment de recopier la Fille de Faust. Tu es bien heureux, mon enfant, de vivre loin de toutes ces agitations. M. d’Argenton en est malade… Tu dois être bien grand aujourd’hui, mon Jack! Envoie-moi ta photographie.» À quelque temps de là, en passant à la Havane, Jack trouva un volumineux paquet à son adresse: «Jack de Barancy, chauffeur à bord du Cydnus.» C’était le premier numéro de
LA REVUE DES RACES FUTURES
Vte A. d’ARGENTON, Rédacteur en chef
Ce que nous sommes, ce que nous serons… La Rédaction.
La Fille de Faust. Prologue… Vte A. d’Argenton.
De l’Éducation aux Colonies… Évariste Moronval.
L’Ouvrier de l’avenir… Labassindre.
Médication par les parfums… Dr Hirsch.
Question indiscrète au directeur de l’Opéra… L…
Le chauffeur feuilleta machinalement ce recueil d’inepties, souillé de ses mains, taché de noir à mesure qu’il lisait. Et tout à coup, en voyant les noms de tous ses bourreaux réunis là, épanouis sur cette couverture satinée et de couleur tendre, quelque chose de fier se réveilla en lui. Il eut une minute d’indignation et de rage, et du fond de son antre il leur criait en brandissant ses poings comme s’ils avaient pu le voir et l’entendre: «Ah! misérables, misérables, qu’est-ce que vous avez fait de moi?» Mais ce ne fut qu’un éclair. La chambre de chauffe et l’alcool eurent vite raison de ce mouvement de révolte, et l’atonie où le malheureux s’enfonçait chaque jour davantage l’eut bientôt recouvert de ses grises étendues qui font penser à du sable amoncelé sur des caravanes en déroute, enlisées grain à grain, et dont les voyageurs, les guides, les chevaux, restent ensevelis avec toutes les apparences de la vie.
Chose étrange, à mesure que son cerveau s’éteignait, que sa volonté perdait tous ses ressorts, son corps excité, soutenu, alimenté par un réconfort persistant, semblait devenir plus vigoureux. Sa démarche se maintenait aussi ferme, sa force au travail aussi égale dans l’ivresse que dans l’état normal, tellement il s’était habitué au poison, endurci à tous ses effets extérieurs; son masque même, pâle, convulsé, restait impénétrable, raidi par cet effort de l’homme qui fait marcher droit son ivresse, la condamne au silence. Exact à sa besogne, aguerri à ce qu’elle avait de terrible, il supportait avec la même indifférence les longues et uniformes journées de la traversée et les heures de tempête, ces batailles contre la mer, si lugubres dans la chambre de chauffe, les voies d’eau, les «coups de feu», le charbon enflammé roulant à travers la cale. Pour lui, ces terribles moments se confondaient avec les rêves ordinaires de ses nuits, visions de délire, cauchemars remuants et grouillants dont s’agite le sommeil des alcoolisés.
N’était-ce pas dans un de ces rêves, cette effroyable secousse qui ébranla tout le Cydnus, une nuit que le pauvre chauffeur dormait? Ce coup sec et direct aux flancs du steamer, ce fracas épouvantable suivi de craquements, de brisures, ce bruit d’eau intérieur, ces paquets de mer tombant en cataractes, s’écoulant en minces ruisseaux, ces pas précipités, ces sonneries électriques qui se répondaient, cet émoi, ces cris, et, par-dessus tout, l’arrêt sinistre de l’hélice laissant le navire abandonné aux secousses silencieuses du roulis, tout cela n’était-ce pas dans un rêve?… Ses camarades l’appellent, le secouent: «Jack!… Jack!…» Il s’élance, à demi nu. La chambre aux machines a déjà deux pieds d’eau. La boussole est cassée, les faneaux éteints, les cadrans renversés. On se parle, on se cherche dans la nuit, dans la boue: «Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’il arrive?»