Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Et sa vie changea. Enfin, il crut qu’elle avait changé. Elle s’améliora. On le regardait en face, on lui parlait normalement, on lui tapait dans le dos. Il apprit à sourire avec ses dents en vrac. Il fut même invité au pub. On lui empruntait ses cours, un peu d’argent, sa carte de métro. On lui piquait des barres de nougat que lui envoyait sa grand-mère en cachette. Il ne disait pas non, il était heureux, il avait des amis. Mais toujours pas d’amies. Dès qu’il se rapprochait pour embrasser une fille, elle se dérobait, se tortillait, disait non, ça va pas être possible, j’ai un copain, il est jaloux…
Il se concentra à nouveau sur ses études. Ses barres de nougat et Scarlett Johansson. Il en était coiffé. Elle était blonde, belle, un teint délicat et rosé, un sourire éclatant, il pensait un jour, je serai riche, je me ferai soigner par un grand dermatologue et elle m’épousera. Il s’endormait en tétant une barre de nougat. Il s’abrutissait de travail à l’université et de petits boulots pour payer ses études, son loyer, sa nourriture, le téléphone, le gaz et l’électricité. Il n’avait plus le temps de penser à son problème de peau et se masturbait toujours vigoureusement.
Jusqu’au soir où il avait rencontré Hortense. Une réception chez M. et Mme Garson pour leur fille, Sybil. Il servait derrière le bar, Hortense s’était approchée du buffet et avait renversé les bouteilles de champagne dans le seau à glace. Il avait protesté, elle l’avait assassiné de son dégoût. Elle lui avait parlé comme on ne parle pas à son chien. Il avait reçu chaque phrase comme un uppercut au menton.
Il s’était déjà battu avec des garçons à Montélimar, il avait reçu des coups, des saletés de coups, mais jamais aucun ne lui fit aussi mal que les mots prononcés par Hortense. Des mots soulignés par un regard méprisant, un regard qui glissait sur lui comme sur un détritus, qui lui déniait le statut d’être humain. Il la regarda fixement, l’imprima dans sa mémoire et se promit de ne jamais l’oublier. Si un jour, il retrouvait cette Peste, il se vengerait. Le comte de Monte-Cristo serait un nourrisson à côté de lui. Il ne la toucherait pas physiquement, ah non ! il ne voulait pas aller en prison à cause d’elle, mais il la ruinerait, il la détruirait, il l’écrabouillerait moralement.
Et pourtant… Quand il l’avait aperçue, à cette soirée, à la première bouteille de champagne renversée, il n’en avait pas cru ses yeux : cette fille était le sosie de Scarlett Johansson. Sa Scarlett. Il l’avait dévisagée, médusé. Prêt à ne rien dire. À la laisser vider toutes les bouteilles de champagne. Scarlett en personne avec des cheveux châtain cuivré, des yeux verts étirés et un sourire qui tue les chats. Le même petit nez mutin, les mêmes lèvres légèrement enflées, hurlant au baiser, la même peau qui envoie des rayons de lumière, le même port de reine. Scarlett…
Elle l’avait insulté. Son rêve l’avait insulté.
La première fois qu’il avait visité la maison à Angel, elle était à Paris. Finalement, c’est lui qui avait été choisi. Ils avaient topé là, high five, low five, et l’affaire s’était conclue. Sept cent cinquante livres, la chambre. Plus les charges.
Un soir, en rentrant d’un petit boulot – tous les jours, il promenait deux adorables Jack Russel qui lui léchaient le visage chaque fois qu’il passait les prendre pour les emmener au parc –, il s’était retrouvé face à face avec Hortense. Il avait failli s’évanouir.
La Peste !
Elle ne semblait pas l’avoir reconnu.
Il avait désormais rendez-vous avec son destin. Comme Monte-Cristo. Et comme Monte-Cristo, il allait prendre tout son temps pour peaufiner sa vengeance. Cette fille avait sûrement une faille. Un endroit secret où enfoncer la dague qui la poignarderait. La laisserait exsangue, défigurée par le chagrin et, alors seulement, il ôterait le masque et lui cracherait au visage.
Jusqu’à ce jour rêvé, ce jour qui redonnait du goût à son quotidien fade, il lui fallait rester incognito.
Il commença par se laisser pousser une moustache. Déclara qu’il venait d’Avignon, afin que le nougat de Montélimar ne le trahisse pas, et décida de ne pas prononcer un mot de français pour dissimuler son accent. Il attendrait le temps qu’il faudrait. On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid. Il le congèlerait afin de le manger glacé.
Gary ne reconnaissait plus sa vie. C’était comme si elle devenait un long cerf-volant à queue multicolore qui s’envolait haut, très haut dans le ciel et qu’il lui courait après. Comme si tout ce qui avait compté autrefois ne comptait plus. Ou s’effaçait. Il restait au bord de la route, les mains vides, le cœur inquiet, avec pour la première fois depuis longtemps des assauts de peur, d’une peur terrible qui le laissaient haletant, vacillant, au bord d’éclater en larmes.
La peur, il l’avait bien connue autrefois. Quand sa mère et lui se serraient l’un contre l’autre et qu’elle lui murmurait qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimait plus que tout, sur le ton de celle qui se sent en péril, qui parle tout bas pour qu’on ne l’entende pas. Elle ajoutait qu’elle savait qu’il avait deviné le secret, le secret de la dame qu’il voyait sur les pièces et les billets avec une couronne de reine, qu’il ne fallait surtout pas en parler, jamais, jamais, que les secrets, il ne fallait les partager avec personne et que ce secret-là, surtout, il ne fallait jamais l’évoquer. Même les mots pour le dire étaient dangereux et elle posait un doigt sur ses lèvres en répétant dangereux. Tous les deux enfermés dans le même secret, le même danger. Mais surtout, surtout il fallait qu’il sache qu’elle l’aimerait toujours, qu’elle le protégerait de toutes ses forces, il ne fallait jamais qu’il l’oublie, jamais, et elle le serrait encore plus fort et il avait peur encore plus fort. Il tremblait, tout son corps tremblait, elle l’enlaçait pour éloigner le danger, l’écrasait contre elle et ils ne faisaient plus qu’un, face à la peur. Il ne savait pas de quoi il avait peur, mais il sentait le danger l’envelopper dans un grand drap blanc qui l’étouffait. Et les larmes venaient jusqu’au bord de ses yeux. C’était une trop grande émotion qu’il ne pouvait pas contrôler puisqu’il ne pouvait pas l’identifier, mettre des mots dessus pour la faire reculer… Le grand drap blanc recouvrait tout et les ligotait tous les deux, prisonniers du silence.
La peur, il l’avait connue encore quand elle partait rejoindre l’homme en noir, n’importe où, n’importe quand, au milieu d’une phrase, au milieu d’un bain chaud, d’un yaourt blanc, sucré, qu’elle lui faisait manger à la petite cuillère. Il suffisait que le téléphone sonne, elle décrochait et changeait de voix ; elle devenait penaude, sa voix chevrotait, elle disait oui, oui, elle l’habillait à toute allure, l’enveloppait dans un grand manteau et ils partaient en claquant la porte et parfois, elle oubliait ses clés à l’intérieur. Ils arrivaient dans un hôtel, c’était souvent un hôtel de luxe, un hôtel avec un groom à l’entrée, un groom sur un banc, un groom près de l’ascenseur, un groom à chaque coin, elle l’installait à la réception sans regarder le monsieur en uniforme derrière le grand bureau qui la dévisageait avec un air pas content, elle lui donnait à lire un prospectus qu’elle prenait sur une table, elle lui disait tiens ! tu vas apprendre à lire ou tu regardes les images, je reviens tout de suite, tu ne bouges pas d’ici, d’accord ? Tu ne bouges sous aucun prétexte, c’est entendu ? Elle s’éloignait comme une voleuse, revenait avec des larmes plein les yeux et elle assurait comme si elle se parlait à elle-même, comme si elle discutait avec sa conscience, elle assurait je t’aime, tu sais, je t’aime à la folie, c’est juste que… et hop ! elle était repartie. Le monsieur en uniforme la regardait s’éloigner en secouant la tête, le contemplait avec pitié et il restait là à attendre. Sans bouger. Avec la peur au ventre qu’elle ne revienne jamais.