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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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— Apporte-le ici ! criai-je à Kilarion en faisant de grands gestes.

Il hocha la tête, ramassa le corps, le jucha sur ses épaules, de telle sorte qu’il pendait de chaque côté de sa tête, et s’avança vers moi. Je lui expliquai ce qu’il fallait faire et il posa le corps sur le sol, face à la petite maison de métal des Irtimen, l’adossant à un rocher de telle manière qu’il avait la tête levée vers eux.

— Irtimen ! Voilà votre ami ! Nous l’avons trouvé très loin d’ici, beaucoup plus bas, nous l’avons emmené avec nous et nous nous sommes occupés de lui jusqu’à ce qu’il rende l’âme ! Et nous l’avons gardé avec nous après sa mort ! Le voilà ! Nous vous avons ramené votre ami !

J’attendis. Que pouvais-je faire d’autre qu’attendre ?

Les visages disparurent des fenêtres. Mais il ne se passa rien. L’attente sembla se prolonger indéfiniment. Je perçus derrière moi des murmures dans les rangs de mes compagnons. Peut-être pensaient-ils que j’avais perdu l’esprit.

Mais j’attendis. J’attendis.

Puis une sorte de porte coulissante commença à s’ouvrir. Un panneau plutôt, qui glissa sur le flanc de la maison de métal. Une échelle apparut. L’idée me vint que ce ne devait pas être une vraie maison, mais plus probablement le vaisseau dans lequel les Irtimen avaient voyagé entre les mondes. Et l’autre maison, la vieille, à moitié détruite par la corrosion, devait être le vaisseau utilisé par les premiers colons venus de la Terre pour s’établir sur notre monde.

Je vis un pied sur le premier barreau de l’échelle. Un Irtiman descendait.

Il était très mince, avec de longs cheveux flottants ressemblant à des fils dorés, et portait sous le bras une boîte semblable à celle que possédait notre Irtiman. J’aurais dû dire elle était très mince ; car, malgré le froid mordant, cet Irtiman ne portait qu’un vêtement léger, d’une seule pièce, qui s’incurvait à l’endroit où ne pouvaient se trouver que des seins. Cet Irtiman était donc une femelle, sous sa forme sexuée. Avais-je interrompu un accouplement ? Non, le plus probable était qu’elle conservait cette forme d’une manière permanente. Cela me paraissait vraiment bizarre de voir que ceux de cette race étaient toujours prêts à s’accoupler ! Plus que tout le reste, cela indiquait à l’évidence que les Irtimen qui nous ressemblaient en apparence par tant de détails étaient en réalité des êtres d’une nature étrangère à la nôtre, des créatures appartenant à une autre création.

L’Irtiman femelle s’avança vers moi et s’arrêta à une douzaine de pas. Elle baissa les yeux vers le cadavre adossé au rocher et, bien qu’il me fût impossible de comprendre la signification des expressions du visage d’un Irtiman, il me sembla évident que l’on pouvait y lire le mécontentement, la réprobation, voire le dégoût. Je crus même y percevoir un soupçon de peur.

— Vous l’avez tué ?

La voix sortant de la boîte était plus claire que celle de l’autre Irtiman, une voix aiguë et limpide.

— Non, répondis-je d’un ton indigné. Nous ne sommes pas des assassins. Je vous l’ai dit, nous l’avons trouvé errant sur les pentes de la montagne et nous avons pris soin de lui. Mais il était vraiment trop exténué et il est mort peu après. C’est alors que j’ai décidé de vous ramener son corps, parce que son vœu le plus cher semblait être de vous rejoindre et j’ai pensé que cela vous ferait plaisir.

— Vous saviez que nous étions ici ?

— Il me l’avait dit.

— Ah ! fit-elle en hochant la tête, un geste dont je compris parfaitement la signification.

Puis elle se retourna, fit un signe de la main et un autre Irtiman descendit du vaisseau, aussitôt suivi du troisième. Le deuxième était un mâle au corps massif et au visage large et basané alors que la troisième avait des seins et des cheveux flottants d’une longueur stupéfiante et d’une extraordinaire couleur écarlate. Ils avaient tous deux un petit tube métallique à la main. Je remarquai que la première, celle qui avait les cheveux dorés, avait elle aussi un tube du même genre fixé à la hanche. Je suppose que ces tubes étaient des armes. Sur un signe de la femelle aux cheveux dorés, les deux autres glissèrent leur petit tube dans l’étui qu’ils portaient sur la hanche.

Les trois Irtimen me faisaient face. Dans la mesure où j’étais capable d’interpréter leurs mouvements, j’avais l’impression qu’ils étaient méfiants et inquiets. Ils avaient assurément de bonnes raisons d’avoir peur de nous. Mais ils étaient sortis de leur vaisseau : un signe de confiance. L’un d’eux – la femelle aux cheveux écarlates – s’avança jusqu’au cadavre, s’agenouilla, le regarda attentivement et posa la main sur sa joue. Elle se retourna pour dire quelque chose aux autres, mais, comme elle n’avait pas de petite boîte, je ne pus comprendre le sens de ses paroles.

— Êtes-vous des Pèlerins ? demanda le mâle.

— Oui. Nous étions au nombre de quarante quand nous avons quitté Jespodar et voici tout ce qui reste de notre groupe. Si vous savez ce que sont les Pèlerins, poursuivis-je en respirant profondément après m’être humecté les lèvres, vous devez aussi savoir que nous sommes montés jusqu’ici pour rencontrer nos dieux.

— Oui, nous le savons.

— Dans ce cas, vous pouvez me dire si c’est bien le Sommet. Allons-nous trouver nos dieux ici ?

Pendant quelques instants, il garda les yeux baissés sur sa petite boîte et laissa courir sa main sur les côtés de l’instrument, comme si ses doigts ne pouvaient rester immobiles. Enfin, il releva la tête.

— Oui, fit-il d’un ton prudent. C’est bien le Sommet.

— Et les dieux ?

— Oui, les dieux, répéta-t-il avec un petit hochement de tête nerveux. C’est bien l’endroit où vivent vos dieux.

J’aurais pu pleurer à ces mots. Mon cœur bondit de joie dans ma poitrine. Le désespoir qui m’oppressait desserra son étreinte. Les dieux ! Les dieux, les dieux, les dieux enfin ! Je lançai à Traiben un regard de triomphe. Je le savais depuis le début que les dieux devaient être là ; car le Sommet est un lieu sacré.

— Où ? demandai-je d’une voix tremblante.

Et l’Irtiman tendit le bras, comme Traiben l’avait fait, vers les rochers fermant le plateau, vers les crevasses où s’étaient réfugiés les Irtimen sauvages.

— Là-bas, dit-il.

Ce furent les moments les plus pénibles de ma vie. Et tout le monde partageait mes sentiments.

Nous étions assis en cercle sur le sol caillouteux, devant le petit vaisseau de métal immobilisé sur le plateau glacial formant le toit du Monde et les Irtimen nous révélèrent la vérité sur nos dieux.

L’Irtiman avec qui nous avions fait un bout de chemin avait bien essayé de me le faire comprendre par des allusions, mais il n’avait pu se résoudre à l’exprimer franchement. Le père de mon père en avait parlé, lui aussi – l’horreur du Sommet –, mais avait refusé de me donner des détails. Traiben avait naturellement tout compris dès notre arrivée sur le plateau. Il me revenait maintenant en mémoire qu’il avait vu tout cela en rêve et qu’il me l’avait raconté. Quant à moi, à chacune de ces occasions, j’avais refusé de regarder les choses en face. Mais, cette fois, même pour moi, il n’était plus question de nier la réalité ; j’étais au Sommet, en chair et en os, je voyais de mes propres yeux ce qui était et ce qui n’était pas, et les explications irréfutables des Irtimen m’accablaient avec une force inexorable.

Voici ce que j’appris des Irtimen du Sommet en cette heure funeste. Voici ce que je dois partager avec vous pour le bien de votre âme. Écoutez et croyez ; écoutez et n’oubliez pas.

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