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Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]

Электронная книга - «Les royaumes du Mur [Kingdoms of the Wall - fr]». Краткое содержание книги:

Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.
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Par tous les dieux ! Traiben ! L’idée était insupportable. Sans m’occuper de ce que les autres pouvaient penser, je fis demi-tour et repris à toutes jambes la direction du Puits en espérant qu’il ne serait pas trop tard pour l’arracher à ses eaux mortelles.

Mais je le découvris, qui gravissait le sentier avec entrain.

— Poilar ? fit-il en me voyant foncer vers lui.

Je faillis le heurter de plein fouet et ne parvins à l’éviter qu’en faisant un écart au dernier moment et en me jetant contre un rocher qui se dressait au bord du sentier comme une grande dent acérée. Le choc me coupa le souffle et je dus m’accrocher à la roche, l’entourant de mes bras, jusqu’à ce que ma respiration redevienne normale.

— Tu as donc cru que je m’étais jeté dans le Puits, Poilar ? fit Traiben.

— À ton avis ? répondis-je en laissant éclater ma fureur.

Il me sourit. Je ne lui avais jamais vu un tel air de fausseté.

— Tu sais bien que je n’aurais jamais fait ça. Mais Gazin et Hilth l’ont fait, eux.

Je m’y attendais à moitié, mais n’en fus pas moins bouleversé.

— Quoi ? m’écriai-je. Où sont-ils ?

Je vis sur le visage de Traiben qu’ils n’étaient pas ressortis du Puits, qu’ils n’avaient pas utilisé son eau comme un bain de jouvence, mais bien pour mettre fin à leurs jours. Je compris que Traiben avait dû assister à toute la scène, observer de son air pensif et froid, regarder avec l’intérêt distant d’un bon élève un homme et une femme avec qui il était lié par un serment dissoudre leur corps devant ses yeux. À cet instant, s’ouvrit entre Traiben et moi un gouffre qui n’avait jamais existé et je sentis une tristesse infinie m’envahir ; et pourtant, au fond de moi-même, je savais qu’il avait toujours été comme cela, que je n’avais aucune raison de m’en étonner.

Nous repartîmes ensemble jusqu’au Puits. J’avais imaginé que nous pourrions repêcher les corps ratatinés et élever deux petits tumulus à côté des autres, mais il n’y avait pas la moindre trace de Gazin et de Hilth. Du bord du Puits nous remuâmes l’eau avec de longues perches trouvées à proximité, selon toute vraisemblance celles que le père de mon père avait utilisées pour en retirer les squelettes de mon père et de ses six compagnons. Mais nous ne trouvâmes absolument rien.

C’est alors que je compris que mon père et ses amis, le corps déjà réduit à la taille de celui d’un petit enfant, avaient dû changer d’avis juste avant la fin, un revirement de leur âme torturée les poussant à essayer de sortir du Puits, et avaient péri au bord en se tenant par la main. Au contraire de Gazin et Hilth qui, eux, s’étaient totalement abandonnés. Je n’essayai même pas de comprendre pourquoi. Nous élevâmes quand même des tumulus à leur mémoire, puis nous partîmes, Traiben et moi, rejoindre le reste du groupe. Je les informai de ce qui s’était passé. Un peu plus tard, tandis que nous avancions le long d’une langue rocheuse qui semblait nous mener droit dans le vide, Traiben proposa de me décrire la scène dont il avait été témoin. Le regard que je lui lançai fut si terrible qu’il s’éloigna aussitôt et ne revint me voir qu’au bout de plusieurs heures.

Nous avions pénétré dans la zone du brouillard. Il nous enveloppait comme un épais manteau ouaté et nous avions, à chaque pas, l’impression de nous enfoncer un peu plus dans un rêve.

C’était la fin de tous nos efforts, la dernière étape de notre long voyage. Nous en avions tous conscience ; et nul ne disait mot, nul ne violait le caractère sacré du moment. À vrai dire, nous étions aussi silencieux que des morts en achevant l’ascension de la dernière crête de la grande montagne.

Derrière nous tout était blanc. Rien ne ressortait sur cette surface immaculée. Nous étions sur le toit du monde, peut-être même nous étions-nous engagés dans la voûte du Ciel, et toutes ces régions de la montagne que nous avions traversées pour arriver là s’étaient évanouies, comme si elles n’avaient jamais existé.

Devant non plus nous ne voyions rien. Sur la droite comme sur la gauche la visibilité était nulle. Nous aurions aussi bien pu avancer sur une barre de pierre inclinée, pas plus large que nos deux pieds, entre deux abîmes insondables. Nous aurions même pu marcher dans l’air, sur un chemin s’étirant au milieu du néant. Cela n’avait pas d’importance. Plus rien n’avait d’importance. C’était la fin du voyage. Nous poursuivions notre route à la file, à une allure régulière. C’est Thissa qui ouvrait la marche, car, dans cette zone sommitale, où nous marchions tous comme des aveugles, nous n’étions guidés que par ses pouvoirs de santha-nilla. J’étais juste derrière elle, puis venaient Hendy et Traiben. Dans quel ordre marchaient les autres, j’aurais été incapable de le dire, car ils étaient invisibles ; mais je pense que Thrance devait fermer la marche, clopinant loin derrière les autres, comme c’était son habitude lorsqu’il ne décidait pas de marcher devant et de semer tout le monde.

Aussi étrange que cela pût paraître, il n’y avait pas de vent. Mais l’air était glacial, le froid si mordant qu’il m’est impossible de vous en donner une idée. Il piquait nos narines, nous brûlait la gorge et coulait dans nos poumons comme du métal en fusion. Nous avions fait tout ce qui était en notre pouvoir pour adapter notre corps aux conditions climatiques de cette altitude et nous n’avions plus maintenant d’autre possibilité que de supporter en silence les rigueurs qui nous étaient imposées. J’imaginai que ma peau se durcissait et se détachait par écailles, que mes globes oculaires se changeaient en pierre, que mes doigts et mes orteils se brisaient net quand je les pliais.

Je m’abandonnais au froid comme s’il eût été une chaude couverture. Je l’étreignais comme je l’eusse fait d’une maîtresse. Je m’y enfonçais de plus en plus profondément comme s’il eût été la seule chose que j’étais venu chercher si haut. Il n’y avait pas de progression : c’était le froid total, le froid absolu, le modèle achevé du froid. D’une certaine manière, c’était réconfortant. Aussi haut qu’il nous faudrait aller, il ne ferait pas plus froid, car là où nous étions, au sommet du Monde, nous avions atteint le niveau le plus bas du froid. C’est ainsi que nous poursuivîmes notre marche, calmes, presque insensibles, le long de la rampe de pierre invisible qui nous conduisait au terme de notre Pèlerinage.

Combien de temps dura cette dernière étape de l’ascension, je ne saurais le dire. Une minute, une année, cent dizaines d’années… tout cela revient au même. Aux abords du sommet de Kosa Saag, on évolue dans un temps hors du temps.

La masse immaculée des nuages continuait de s’épaissir. Je ne voyais absolument plus rien, pas même Thissa qui marchait juste devant moi. Et je m’arrêtai, non pas par peur – nous avions pénétré dans un royaume où la peur était devenue impossible – mais simplement parce qu’il me paraissait sage de m’arrêter. Je demeurai immobile pendant un temps sans mesure, de sorte qu’il s’écoula peut-être mille dizaines d’années.

Je sentis soudain une pression sur ma main droite, comme si l’air s’était refermé sur elle. Petit à petit, je compris que Thissa s’était retournée et qu’elle avait pris ma main dans la sienne ; puis, comme j’avais l’impression que c’était ce qu’il convenait de faire, je fis passer mon autre main derrière mon dos en tâtonnant dans l’air ouaté jusqu’à ce que je trouve celle d’Hendy. Chacun fit de même tout le long de la colonne jusqu’à ce que nous soyons unis comme une des chaînes formées par les hommes-insectes du Royaume du Sembitol. Thissa tira doucement et je fis un pas en avant ; elle tira derechef et je fis un autre pas. Et ainsi de suite.

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