Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Et cet homme gonflé de Botox ! Iris lui avait raconté qu’il chaussait du 41, achetait des chaussures taille 46, y glissait des chaussettes roulées pour exhiber de grands pieds et faire croire qu’il avait un sexe énorme. Quand il dessinait – il était architecte d’intérieur –, un assistant lui taillait ses crayons et les lui mettait dans la main. Un coiffeur venait spécialement de New York une fois par mois lui faire une coupe et un balayage. Prix du déplacement : trois mille euros. Billet d’avion compris, se vantait-il. Ce n’est pas si cher finalement…
Joséphine les reconnaissait un à un.
Et enchaînait les coupes de champagne. La tête lui tournait.
Qu’est-ce que je fais, ici ? Je n’ai rien à dire à toutes ces personnes.
Elle se laissa tomber dans un canapé et pria le Ciel que nul ne lui adresse la parole. Je vais disparaître peu à peu, m’effacer et gagner la sortie.
Alors…
Alors, on apporta les choux. Ils firent leur entrée dans le salon, portés à bout de bras par les Philippins sur des plateaux argentés. Des cris fusèrent, des applaudissements éclatèrent, suivis d’une ruée vers les tables où ils furent déposés.
Joséphine en profita pour se lever, attrapa son sac et s’apprêtait à filer lorsque Gaston Serrurier lui bloqua le chemin.
— Tiens, tiens… On vient prendre des notes chez les riches et les dépravés ? demanda-t-il d’un ton sarcastique.
Joséphine rougit violemment.
— Donc, j’ai raison. Vous êtes une espionne. Vous travaillez pour qui ? Pour moi, j’espère… Pour votre prochain roman…
Joséphine balbutia que non, non, elle ne prenait pas de notes.
— Vous avez tort ! C’est un nid d’histoires, cette assemblée. Vous auriez de quoi écrire les Lettres de Mme de Sévigné, cela vous changerait du douzième siècle. Et j’y trouverais mon compte. Observez, par exemple, ce couple attendrissant…
Il lui indiqua du menton la femme qui s’agrippait au bras de son mari.
— Ce sont les seuls que je trouve émouvants ici, dit Joséphine.
— Vous voulez que je vous raconte leur histoire ?
Il la prit par le coude, l’accompagna vers un canapé où ils s’installèrent côte à côte.
— On est bien là, non ? Comme au cinéma. Regardez-les. Tous à se précipiter sur les choux à la crème de Bérengère. On dirait de grosses mouches voraces, des mouches que l’on berne facilement… Car ce n’est pas Bérengère qui fait ces petits choux délicieux. C’est Mme Keitel, pâtissière dans le quinzième. Le saviez-vous ?
Joséphine feignit de s’offusquer de cette médisance.
— Tssst, tsssst, siffla Serrurier. Inutile… Vous mentez mal. Je vous ai vue vous faufiler par l’entrée de service, courbée sous le poids des choux ; vous avez même laissé tomber la facture. Jacques ne va pas être content ! Il ne pourra pas inclure les petits choux dans ses frais de réception…
Il glissa la main dans sa poche, exhiba la facture qu’il remit ensuite soigneusement en place. Joséphine pouffa et se cacha derrière sa main. Elle se sentait mieux et avait envie de rire.
— C’est donc pour ça qu’elle vous a invitée…, poursuivit Gaston Serrurier. Je me disais que fabrique cette femme délicieuse et délicate dans cette assemblée ? J’aurais dû y penser ! Jacques s’est défilé, Bérengère vous a appelée à la dernière minute et vous avez dit oui, bien sûr… dès qu’il y a une corvée, elle vous revient. Vous devriez relancer les petites sœurs des pauvres ou ouvrir une succursale des Restos du cœur…
— J’y songe souvent… Rien qu’avec ce qui va être jeté ce soir. Cela me rend malade d’imaginer ce gâchis.
— C’est bien ce que je pensais. Délicieuse et délicate…
— Vous dites ça comme si vous disiez stupide et nunuche…
— Pas du tout ! J’entends bien le sens des mots et je maintiens mon jugement sur vous…
— On ne sait jamais si vous plaisantez ou si vous êtes sérieux…
— Vous ne trouvez pas ça mieux ? C’est très ennuyeux de vivre avec quelqu’un de prévisible. On doit s’ennuyer très vite. S’il y a une chose que j’exècre dans la vie, c’est bien l’ennui… Je pourrais tuer par ennui. Ou mordre. Ou poser une bombe…
Il passa la main dans ses cheveux et ajouta du ton de l’enfant puni :
— Et en plus, je ne peux pas fumer ! Il faudrait que je sorte et je préfère rester avec vous… Cela vous ennuie si je vous fais la cour ?
Joséphine ne sut que répondre. Elle fixa le bout de ses chaussures.
— Manifestement, je vous ennuie.
— Non ! Non ! protesta-t-elle, effrayée à l’idée de l’avoir blessé. Mais vous vous égarez, vous deviez me raconter l’histoire de ce couple que je trouve si touchant…
Gaston Serrurier esquissa un sourire cruel et fin qu’il prit le temps d’étirer.
— Attendez un peu avant de gaspiller votre émotion… Ne vous emballez pas, c’est une drôle d’affaire qui sent le soufre et l’eau bénite…
— Ils cachent bien leur jeu…
— On peut dire ça comme ça.
— Ce pourrait être une nouvelle des Diaboliques.
— Absolument. Il faudrait en parler à Barbey d’Aurevilly, il l’ajouterait à son recueil ! Je résume : elle vient d’une famille riche, catholique, provinciale. Il vient d’un milieu modeste, très parigot tête de veau. Il est intelligent, habile, virevoltant, charmant, il a fait de très belles études. Elle est timide, rougissante, naïve, a passé avec difficulté son bac. Ce n’était pas grave, sa fortune remplaçait tous les diplômes. Il l’a rencontrée à un stage d’auto-école, l’a séduite et l’a épousée alors qu’elle était très jeune, très vierge. Et très amoureuse…
— Un vrai conte de fées ! gloussa Joséphine, de plus en plus à l’aise en compagnie de cet homme.
Elle avait envie de rire à tout ce qu’il disait. Elle ne se trouvait plus si étrangère dans ce salon.
— Et ce n’est pas fini ! dit-il en ménageant un semblant de suspense. Je ne sais pas si je devrais vous raconter tout cela, d’ailleurs. Méritez-vous que l’on vous fasse confiance ?
— Je jure, croix de bois, croix de fer, que je ne dirai rien… D’ailleurs, je ne vois pas qui cela pourrait intéresser parmi les gens que je connais…
— C’est vrai… Vous ne voyez personne, vous ne sortez jamais ou pour aller à la messe. Avec une longue mantille sur la tête et le chapelet noué au poignet…
— C’est presque ça, répondit Joséphine en éclatant de rire.
Elle avait ri comme une enfant. Et elle devint d’un seul coup belle, éclatante, lumineuse. Un projecteur l’avait éclairée. Le rire avait libéré une beauté cachée qui faisait briller ses yeux, sa peau, son sourire.
— Vous devriez rire plus souvent, dit Gaston Serrurier en la regardant gravement.
Joséphine sentit, à cet instant précis, qu’un lien se formait entre eux. Une complicité tendre. Comme s’il déposait un chaste baiser sur ses paupières baissées et qu’elle le recevait en silence. Ils passaient un pacte. Elle acceptait sa brutalité généreuse, il était touché par son innocence joyeuse. Il la bousculait, la faisait rire, elle l’étonnait, l’attendrissait. On va faire une belle paire d’amis, pensa-t-elle en remarquant pour la première fois son nez long et droit, son teint hâlé, ses cheveux noirs d’hidalgo, adoucis de fils blancs.
— Donc je reprends… Un beau mariage… Un bel appartement offert par ses parents à elle, un beau castel en Bretagne appartenant également aux beaux-parents. Bref, un beau début de vie. Très vite, il s’est appliqué à lui faire des enfants, deux beaux enfants et… il ne l’a plus jamais touchée. Elle s’en est à peine étonnée, pensant qu’il en allait ainsi dans tous les couples. Et puis un jour, des années plus tard, aux sports d’hiver, alors qu’elle avait oublié son bonnet de laine dans sa chambre – ou plutôt je devrais dire dans leur chambre –, elle est remontée et est tombée sur son mari… au lit… avec un ami. Son meilleur ami. En pleine action. Ce fut un choc terrible. Depuis elle vit sous Prozac et ne lâche plus le bras de l’homme qui l’a trahie. Et c’est là où l’histoire devient remarquable… il est devenu le meilleur mari au monde. Attentionné, doux, empressé, patient. On peut même dire qu’ils ont, à partir de cet instant-là, de cette cruelle désillusion, ils ont enfin formé un couple… Étonnant, non ?