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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Je te hais !

— Vous passez vite de l’adoration à la haine, ma chère ! répondit-il avec un petit sourire qui déformait le coin de sa bouche. Les sentiments n’ont pas le temps de prendre racine en vous ! Ce sont des fleurs artificielles qu’un souffle emporte… Un simple appel de Miss Farland et pffft ! il n’y a plus de fleurs, rien que du goudron, du vilain goudron.

Les yeux verts, obliques, d’Hortense s’assombrirent d’une lueur noire. Elle lui balança au visage le contenu du sac qu’elle venait de fermer.

Il éclata de rire. Elle se jeta sur lui. Le frappa, tenta de le mordre. Il la repoussa en riant ; elle retomba de tout son poids sur le sol. Alors, humiliée de se voir là, les quatre fers en l’air, elle cria en le montrant du doigt :

— Gary Ward, n’essaie jamais, jamais de me revoir !

— Oh mais… ça ne risque pas, Hortense, tu as réussi à me dégoûter de toi pour un bon moment !

Il enfila son jean, son tee-shirt et quitta la chambre sans un regard pour Hortense à terre.

Elle entendit la porte claquer.

Se jeta sur le lit, se mit à sangloter. Bien fait pour elle. Elle avait été folle de penser qu’on pouvait ne faire qu’un avec un garçon, union, fusion, boule d’amour et d’émotions et devenir quelqu’un en même temps ! Bullshit ! Elle avait cru qu’elle l’aimait, elle avait cru qu’il l’aimait, elle avait cru qu’il l’aiderait à faire de grandes et belles choses, c’était grotesque. Elle éclata de rire. Je suis tombée dans le piège où tombent toutes les filles et c’est bien fait pour moi ! Pauvre conne ! Je serais devenue quoi ? Une fille amoureuse ! On sait ce que ça donne ! Des cruches qui sanglotent sur un lit. Je ne suis pas une cruche qui sanglote sur un lit. Je suis Hortense Cortès et je vais lui montrer que je peux réussir jusqu’au ciel, jusqu’à crever le ciel, crever les nuages et alors, et alors… je ne le regarderai pas, je l’ignorerai, je le laisserai, nain désolé sur le bord de la route, et je passerai mon chemin. Elle imagina un nain désolé sur le bord de la route, lui colla la figure de Gary et passa lentement, lentement devant lui sans même abaisser le regard. Bye bye, nain désolé, reste sur ta petite route de morne plaine, ta petite route toute tracée…

Je me casse à Londres et je ne te revois plus jamais, plus jamais !

Elle se releva, respira un bon coup et ramassa ses affaires.

Il y avait un Eurostar toutes les quarante minutes.

Elle serait à cinq heures tapantes dans le bureau de Miss Farland à Londres.

Il ne fallait pas qu’elle oublie le stylo acheté à Pigalle avec une femme qui s’habillait et se déshabillait quand on le renversait.

Un peu osé, peut-être.

Mais Paula aimerait…

Troisième partie

Ce devait être une soirée magnifique et ce fut franchement raté.

Chaque année, au premier dimanche de janvier, Jacques et Bérengère Clavert recevaient « en toute simplicité ». Ni cravate ni veste ni protocole. Une réunion d’amis avec farandoles d’enfants, pantalons qui tirebouchonnent, pulls jetés sur les épaules. « Venez fêter l’hiver chez Jacques et Bérengère », annonçait le carton d’invitation. C’était une manière de courtiser des personnages importants en les mêlant aux proches, de donner à l’ensemble un air de bonhomie, d’échanger cartes de visite et confidences au milieu des cris des bambins et des récits de fêtes de Noël. Jacques et Bérengère Clavert pouvaient ainsi mesurer leur degré de popularité et vérifier qu’ils étaient toujours « en grâce ».

Il leur suffisait de pointer le nombre d’invités présents et de soupeser leur qualité. Un grand patron valait trois copines de Bérengère, mais une copine de Bérengère flanquée de son grand patron de mari rapportait des points supplémentaires.

Et puis…

Et puis, se disait Bérengère, donner un petit air guilleret à ce début d’année ne ferait pas de mal. Les mines étaient grises, les propos pessimistes. C’est presque faire œuvre de charité, songeait-elle en enfilant une robe fourreau noire et en se félicitant de son ventre plat, de ses hanches étroites. Pas un gramme de cellulite ni une vergeture malgré mes quatre enfants ! J’ai encore de beaux jours devant moi. À condition de trouver l’homme qui…

Son dernier rendez-vous galant avait tourné court. Pourtant… Il était beau, ténébreux, célibataire, chevelu. Ses poignets bronzés, piqués de poils noirs, l’attiraient terriblement. L’homme parcourait les déserts pour installer des puits à forage vertical pour le compte d’une société américaine. Elle s’imaginait jouant avec ses boucles brunes, roulant sur ses pectoraux, s’enivrant de son odeur d’homme fort qui terrasse le fauve rôdant près du forage. Ses rêves avaient été brisés net lorsque, au moment de l’addition, il avait sorti, une Carte bleue… bleue. Ça existe encore ? s’était-elle interrogée, les yeux écarquillés. Elle avait bâillé, demandé au puisatier de la raccompagner. Une soudaine migraine. Une grande lassitude. Elle avait passé l’âge où l’on s’investit sans réfléchir. Une Carte bleue… bleue l’avait renvoyée à ses jeunes années, quand elle embrassait le premier qui osait se frotter à son appareil dentaire et n’avait pas assez d’argent pour lui offrir un Coca. À quarante-huit ans, je dois investir. Trouver un remplaçant, avec Carte Gold ou Platine, ou mieux encore une Infinite noire au cas où Jacques me congédie. Cela me pend au nez. Il n’y a qu’à observer l’heure de plus en plus tardive à laquelle il rentre le soir… Il va finir par ne plus rentrer du tout et je serai chocolat. Échouée sur l’étagère des femmes divorcées. À mon âge, une femme seule est une espèce en danger.

On dressait des tables, on dispersait des bougies parfumées et des bouquets, on déployait de belles nappes blanches, on plaçait des seaux à champagne, des douceurs acidulées, des sorbets bariolés, mais surtout, surtout on attendait l’entrée en scène des pyramides de choux à la crème que Bérengère prétendait confectionner elle-même et que Jacques allait chercher en catimini dans une boulangerie-pâtisserie du quinzième arrondissement. Chez une certaine Mme Keitel, une Autrichienne joviale qui n’avait ni cou ni menton, mais un sourire perpétuel gravé dans trois colliers de graisse.

Jacques Clavert renâclait. Au fil des années, il lui était de plus en plus difficile de participer à cette mascarade. Il y allait en traînant les pieds, s’emportait contre sa femme, contre les femmes, leur fourberie, leur duplicité, grommelait nous sommes des nains, nous les hommes, des pauvres nains qu’elles mènent par le bout du nez. Il emboutissait l’aile de sa Rover en quittant le garage, se coinçait un doigt dans un casier à choux, jurait, sentait l’aiguillon de la haine l’éperonner et repartait de chez Mme Keitel en promettant qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’il allait vendre la mèche.

Et sauver son âme.

— Parce que tu as une âme ? disait Bérengère en haussant les épaules.

— Moque-toi ! Un de ces jours, je vais te dénoncer…

Bérengère souriait en vaporisant un jet de laque sur sa frange brune et tapotait d’un doigt irrité trois petites rides nouvelles autour de ses yeux bruns.

Son époux menaçait, mais ne passait jamais à l’action.

Son époux était un pleutre.

Elle le savait depuis longtemps.

Les choux à la crème de Bérengère étaient le clou de la soirée.

On en parlait avant, on en parlait après, on les imaginait, on les guettait, on les annonçait, on les contemplait, on les saisissait, on les dégustait, les yeux fermés, droit et grave, ému, presque éperdu ; et chaque femme rouée, chaque homme impitoyable redevenait, le temps d’un choux, innocent et doux. Pour avoir droit aux petits choux à la crème de Bérengère Clavert, des ennemis irréductibles se réconciliaient, des meilleures amies redevenaient amies, des langues acérées se nappaient de miel. On se demandait bien comment Bérengère réussissait à obtenir ce crémeux, ce fouetté, ce finement caramélisé… mais on ne se posait pas longtemps la question : une houle de plaisir balayait tout esprit critique.

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