La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]
- Автор: Duneton Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253027041
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]». Краткое содержание книги:
Pourquoi dit-on lorsqu'on ne sent pas bien, qu'on n'est pas dans son assiette, ou au contraire qu'on reprend du poil de la bête si l'on va mieux ? Pourquoi passer l'arme à gauche veut-il dire « mourir » et mettre à gauche « faire des économies » ?…
Ce livre a pour objet de répondre à toutes ces questions. Ce n'est pas un dictionnaire mais un récit, écrit à la première personne par un écrivain fouineur, sensible à l'originalité du langage.
Un récit alerte, souvent drôle, qui mêle l'érudition au calembour, mené à la manière d'une enquête policière et qui aiguillonne à vif la curiosité du lecteur.
« On dit aussi figurément de celui à qui on a fait plusieurs questions en quelque compagnie qui l’ont fatigué, qu’on l’a tenu long temps sur la sellette. »
L’usage qui durait depuis le XIIIe siècle fut aboli par la révolution de 1789, au profit du box et de la célèbre formule tout à fait inverse : « Accusé levez-vous. »
Vider son sac
Lorsque les gens en ont assez de se supporter sans rien dire, ils déballent soudain tout ce qu’ils ont sur le cœur : ils vident leur sac. Contrairement à l’apparence, ce sac n’est ni le cœur ni l’estomac, c’est un vrai sac, du moins à l’origine de l’expression chicanière, car il s’agit précisément d’un terme de tribunal. En effet, nous avons aujourd’hui des dossiers, des registres, des chemises et des classeurs où nous mettons nos documents en conserve, sous étiquettes dûment alphabétiques et répertoriées. Autrefois les documents étaient écrits sur du fort papier ou sur du parchemin (plus les actes étaient officiels, plus le support était épais) dont chacun était non pas plié ou mis en liasses, mais roulé, noué par un ruban et quelquefois scellé (voir ci-dessous).
Comment ranger et transporter ces rouleaux ? Eh bien dans un sac ! « Sac, en terme de Palais, se dit de celui où l’on met les pièces d’un procès. » (Furetière.) Chaque plaideur, ou plutôt chaque avocat, arrivait à l’audience avec le sien dont il sortait un à un les actes notariés, assignations, mémoires et justificatifs de tous ordres, selon l’importance et la complexité de la cause. Devant les juges il « vidait son sac » entièrement, avec toute la hargne sans doute qui est de mise dans ces cas-là, et dont l’expression voguant seule loin des salles de justice a gardé jusqu’à ce jour la coloration agressive.
Être au bout du rouleau
« Les Anciens donnaient à leurs livres la figure de petites colonnes ou rouleaux. Vossius dit qu’on collait plusieurs feuilles les unes au bout des autres ; quand elles étaient remplies d’un côté seulement on les roulait toutes ensemble, en commençant par la dernière, qu’on appeloit umbilius, & à laquelle on attachait un bâton d’ivoir, ou de bouïs, afin de tenir tout le rouleau en état. On collait à l’autre extrémité un morceau de parchemin pour couvrir le rouleau et pour le conserver. » Ces rouleaux des Anciens, décrits par Furetière, ont donné ces choses bizarres que tiennent quelquefois dans les squares les statues d’écrivains célèbres…
Ils se sont conservés aussi, en descendant tout le Moyen Âge, sous la forme de « feuille roulée portant un écrit » et sous le nom de rôle ou roole, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, notamment pour les registres administratifs, les pièces des procès et aussi les listes de personnes. Ces roles-listes (avec lesquels on peut faire l’appel des noms) ont donné à tour de rôle : selon l’ordre porté sur la liste ; on est payé, interrogé, etc., « à tour de rôle. »
Ils ont donné aussi les listes en double pour les vérifications, les contre-rooles, qui s’appliquaient d’abord aux listes de soldats d’une compagnie — les capitaines ayant tendance à se faire livrer la solde pour des troupiers morts depuis longtemps, ou totalement imaginaires. Ces contre-rooles ont donné les contre-rooleurs, puis les contrôleurs, car on finit toujours par mettre son nez partout !…
Très tôt aussi le rôle a été « ce que doit réciter un acteur dans une pièce de théâtre » — sens qu’il a conservé après qu’on eut inventé les souffleurs, les trous de mémoire, etc.
Ch. Sorel, décrivant la rapacité d’un avocat, joue sur les deux sens de « rôle », expliquant que lorsque cet homme de loi avait une dépense à faire, « il songeoit auparavant combien il estoit nécessaire qu’il fist de roolles, et falloit qu’il les emplist après, quand c’eust esté d’une chanson. »
Lorsque la feuille était de petite taille on l’appelait un rollet. Le mot se trouve pour la première fois dans les vers de Jean de Meung qui apparemment aimait beaucoup les olives — (l’olivier a toujours été un arbre d’une haute charge symbolique, de paix, de pureté, de force, etc.) :