La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]
- Автор: Duneton Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253027041
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]». Краткое содержание книги:
Pourquoi dit-on lorsqu'on ne sent pas bien, qu'on n'est pas dans son assiette, ou au contraire qu'on reprend du poil de la bête si l'on va mieux ? Pourquoi passer l'arme à gauche veut-il dire « mourir » et mettre à gauche « faire des économies » ?…
Ce livre a pour objet de répondre à toutes ces questions. Ce n'est pas un dictionnaire mais un récit, écrit à la première personne par un écrivain fouineur, sensible à l'originalité du langage.
Un récit alerte, souvent drôle, qui mêle l'érudition au calembour, mené à la manière d'une enquête policière et qui aiguillonne à vif la curiosité du lecteur.
Le mot en était là de son évolution quand, tout à coup, surgit de l’ombre mécanique une machine nouvelle qui allait subrepticement le remotiver pour la seconde fois : en 1877, Edison avait inventé le phonographe ! Le phonographe était composé essentiellement d’un cylindre recouvert d’un manchon de cire durcie, mû par un mouvement d’horlogerie. Le phonographe se popularisa énormément, on appela le cylindre « rouleau. » On sait que cet appareil fantastique produisait des sons étonnants et de plus en plus geignards quand le ressort de son mécanisme arrivait en bout de course : quand la chanson parvenait « au bout du rouleau »… Il est au bout du rouleau se rapporta donc insensiblement dans l’imagination du peuple à ce gadget prestigieux ; l’expression s’encanailla, pour ainsi dire, prenant un tour argotique qu’elle n’avait pas précédemment, en même temps que son sens déviait de manière significative. À travers la métaphore du ressort détendu, la notion d’épuisement s’étendit, au début de ce siècle, à la faiblesse physique des personnes malades et âgées ; le bout du rouleau devint le bout de la vie qui se déglingue, il entra dans le registre de ceux qui sont près de lâcher la rampe, dévisser leur billard, ou fermer leur parapluie. « Peu nombreux étaient ceux qui se faisaient servir dans leur appartement. Parfois seulement une vieille dame, un vieux monsieur, hypocondres et fatigués. Se contentaient alors d’un légume et de fruits cuits. Au bout de leur rouleau. Ménageaient leur machine, eux ! En avaient plus pour longtemps à jouir de la vie, cette putain de vie. » (R. Guérin, L’Apprenti, 1946.)
En même temps la locution est passée du possessif au défini du rouleau, ce qui la rapporte davantage, inconsciemment, aux petits-enfants d’Edison. Aujourd’hui la panne dans les arguments s’est complètement effacée pour ne retenir que la pénurie extrême et le complet épuisement physique, d’une machine — un moteur au bout du rouleau — ou d’un individu. « Alentour, le marais des paumés qui vivent la mort lente : “manchards” de vingt ans quêtant trois thunes dans le métro avant de crécher à l’asile, néoclodos, juvéniles pouilleux à qui reste à peine la force de tendre la main, et même pas toujours, avec des yeux de chiens battus où vacillent l’angoisse et la rage. Une dernière houle les a portés jusque-là. Ils sont au bout du rouleau. Ils ont glissé sur le pavé. » (Bernard Thomas, Le Canard enchaîné, 3 mars 1982.)
Pour moi, je n’en sais pas plus long ; il m’est agréable de terminer ce chapitre en empruntant pour vous, ô lecteur, ces quelques vers à mon camarade Paul Scarron, qu’il mit à la fin d’une sienne épître :
Les croyances
A homme heureux, son bœuf lui vêle.