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Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico

Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:

La suite de Pardaillan et Fausta. Au cours de son ambassade à la Cour d'Espagne, Pardaillan est amené à protéger une jeune bohémienne, La Giralda, fiancée d'El Torero, Don César, qui n'est autre que le petit-fils secret et persécuté de Philippe II. Or, Fausta a jeté son dévolu sur El Torero pour mener à bien ses intrigues, et elle bénéficie de l'appui du Grand Inquisiteur Don Espinoza dans ses criminelles manoeuvres. Le chevalier est aidé dans cette lutte par le dévouement absolu d'un pauvre déshérité, le malicieux Chico et sa bien-aimée Juana…
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Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le cœur net, il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d’un vin généreux et:

– Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous… Eh bien! goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j’en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.

En disant ces mots, il scrutait attentivement les deux gourmands et notait soigneusement leurs mines piteuses, les regards de convoitise qu’ils jetaient sur le plat ou le verre. Sans le savoir il leur infligeait ainsi un cruel supplice, tant il est vrai que tout se paye.

– Impossible de vous satisfaire, disait d’un air navré un des moines.

– Pourquoi? demandait Pardaillan.

– Hélas! mon frère, on nous a formellement interdit d’accepter rien de vous.

– Sous peine de la discipline, ajoutait l’autre.

– La discipline et autres châtiments corporels, et l’in-pace [9], et la diète forcée et…

– N’en parlons plus, interrompait Pardaillan.

Et en lui-même il ajoutait:

– Pardieu! ils n’auraient garde d’y goûter: les sacripants savent que ces mets sont empoisonnés.

Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias (pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moines gardiens?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectés et furieux; navrés, parce qu’ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses, tant de vins fameux leur passer inexorablement sous le nez sans pouvoir seulement tremper un doigt dans une sauce ou s’humecter la langue d’une larme de ce liquide doré, chaud et velouté, qui étincelait dans les flacons intacts; furieux, parce qu’ils n’étaient pas éloignés de croire que leur prisonnier s’obstinait ainsi uniquement pour leur faire pièce. Or, voici qu’à l’heure du dîner, les deux moines se présentèrent devant Pardaillan comme d’habitude. Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonça d’une superbe voix de basse:

– Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire, nous aurons l’honneur de lui servir le dîner.

Pardaillan fut ébahi de cette annonce. Que signifiait cette fantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piège dissimulait-elle?

À voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, à leurs sourires entendus, aux coups d’œil malicieux qu’ils échangeaient, il crut comprendre qu’il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il répondit donc sèchement:

– Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais point manger. Vous n’aurez donc pas l’honneur de me servir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bouger d’ici.

Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.

Les deux moines se regardèrent consternés. Leur nez s’allongea d’une manière inquiétante, leur large bouche se crispa en un rictus larmoyant, de leur vaste poitrine jaillit un soupir capable de renverser un jeune arbrisseau.

Dans leur déception, d’autant plus cuisante que plus imprévue, ils étaient affreux et parfaitement grotesques. Si Pardaillan avait cru à leur sincérité réelle, et qu’il les eût vus en ce moment, il n’eût pu s’empêcher de rire. Mais comme il croyait à une comédie, il eût, certes, admiré ce qu’il eût pris pour un art consommé.

Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient des deux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit une tentative désespérée, et sur un ton qui n’admettait pas de réplique:

– Il faut venir cependant, trancha-t-il.

Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressa aussitôt, et avec un sourire narquois, il goguenarda:

– Il faut!… Pourquoi?

– C’est l’ordre, dit plus doucement frère Zacarias.

– Et si je refuse d’obéir à l’ordre? railla Pardaillan.

– Nous serons forcés de vous porter.

Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n’avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu’il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu’une réflexion subite arrêta le geste ébauché:

– Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l’occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l’enfer engloutisse! Dans tous les cas, j’ai intérêt à connaître le plus possible les tours et détours de ce couvent. On ne peut pas savoir…

Le résultat de cette réflexion fut qu’au lieu de frapper comme il en avait eu l’intention, il répondit paisiblement avec son plus gracieux sourire:

– Soit! j’irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.

Les deux moines eurent une grimace de satisfaction. Ils connaissaient la force redoutable de leur prisonnier et, bien qu’ils fussent parfaitement résolus à obéir aux ordres reçus, bien qu’ils eussent pleine confiance dans leur propre force, ils étaient de tempérament pacifique et ne tenaient pas autrement à éprouver à leurs dépens, peut-être, la vigueur de celui qu’ils avaient mission de garder.

– À la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!

– Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c’est l’ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez pas à me faire absorber la moindre nourriture.

Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d’œil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.

– Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l’affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.

Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moines robustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu’à la porte du réfectoire, située dans le même couloir.

L’escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deux gardiens ordinaires. Derrière lui, il entendit grincer les verrous. Il jeta autour de lui ce regard investigateur qui embrassait d’un seul coup jusqu’aux moindres détails et demeura tout émerveillé devant le spectacle réjouissant qui s’offrait à ses yeux.

La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste de dimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient de véritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle et représentaient les quatre saisons. Mais si le décor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu’il représentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le même partout.

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[9] L’in-pace: cachot dans un monastère où le coupable est enfermé jusqu’à sa mort.

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