Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Bientôt, les hurlements se changèrent en plaintes confuses, puis, le malheureux suffoqua et s’abattit pantelant au milieu de sa fosse, pendant que l’eau tombait, implacablement et à torrents, sur lui.
Brusquement, l’abominable pluie cessa. Alors, une porte s’ouvrit; un moine, armé d’une discipline, entra et attendit patiemment que l’homme, à moitié suffoqué, reprît ses sens.
Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, il aperçut le moine qui l’observait. Sans doute savait-il ce qui l’attendait car, avant même que le moine eût fait un geste, il se redressa d’un bond, et se mit à tourner autour de la fosse, sans s’arrêter de hurler. Froidement, sans hâte, en relevant d’une main sa robe qui eût pu traîner dans la boue, le moine se mit aussi en marche. Seulement à chaque pas qu’il faisait, il levait la discipline et la laissait tomber à toute volée sur les épaules de l’homme qui bondissait à tort et à travers, mais ne cherchait pas à entrer en lutte avec le terrible moine.
On eût dit d’un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaçant, mais n’ayant pas le courage de se jeter, gueules et griffes ouvertes, sur son bourreau.
Très rapidement la victime, épuisée déjà par les jets d’eau reçus, tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la fustiger jusqu’à ce qu’il vît qu’elle était évanouie. Alors, il attacha sa discipline à sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s’inquiéter de l’homme, il sortit posément, comme il était entré.
Tandis que le moine, qui avait déjà ouvert le volet, s’occupait à le refermer, d’Espinosa expliquait avec une froide indifférence:’
– Ceci est un supplice plus terrible peut-être que tous ceux que vous venez de voir. L’homme que nous quittons, de son vivant était duc et grand d’Espagne. Le crime qu’il a commis méritait un châtiment spécial. Il ne pouvait être question d’employer la procédure ordinaire. L’homme a été discrètement enlevé et conduit ici… comme vous. On lui a fait boire d’une certaine potion préparée par un révérend père de ce couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu’il engourdit. Au bout d’un certain temps, celui qui a eu le malheur d’en avaler une dose suffisante sent son intelligence s’obscurcir. Alors nous soumettons le condamné à un régime spécial.
«Tout d’abord, on l’enferme dans un cachot que je n’ai pu vous faire voir, attendu qu’il n’y en a aucun d’occupé en ce moment. Au bout de quelques jours, le condamné est à peu près fou. Quelques-uns sortent de là complètement fous et inoffensifs. D’autres, au contraire, ont parfois encore des éclairs de lucidité et sont dangereux. Alors, nous les mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c’est fini. Ils sont irrémédiablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au grand air dans la cage que vous voyez.
Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme qui lui était habituel, d’Espinosa conduisait Pardaillan, secoué d’indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid et intrépide, vers la cage de fer.
Les moines firent une trouée dans le feuillage et Pardaillan put voir. Il y avait là une vingtaine de malheureux à peine couverts de loques ignobles, maigres comme des squelettes, pâles, avec des barbes et des chevelures embroussaillées. Les uns se tenaient accroupis à terre, en plein soleil. D’autres tournaient et retournaient comme des fauves en cage. Les uns riaient, d’autres pleuraient. Presque tous s’isolaient.
Dès qu’ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se ruèrent sur les barreaux. Non point menaçants, comme le duc, mais suppliants, les mains jointes, et de leurs pauvres lèvres crispées tombaient ces mots terribles que Pardaillan avait entendus: «Faim! Manger!» Un des moines prit dans un coin un panier préparé d’avance, et en vida le contenu à travers les barreaux.
Et Pardaillan, le cœur soulevé de dégoût et d’horreur, vit que ce que l’exécrable moine venait de vider ainsi était tout simplement un panier d’ordures. Et le plus horrible, c’est que les malheureux fous, qu’on laissait lentement mourir de faim, se jetèrent à corps perdu sur ces immondes ordures, se les disputèrent en grondant et que chacun, dès qu’il avait pu happer un morceau de n’importe quoi, s’enfuyait avec sa proie, de peur qu’on ne vînt la lui arracher.
– Horrible! répéta encore une fois Pardaillan qui eût voulu s’enfuir et ne pouvait détacher ses yeux de cet écœurant spectacle.
– Tous les hommes que vous voyez ici étaient jeunes, beaux, riches, braves et intelligents. Tous ils étaient de la plus haute noblesse. Voyez ce qu’en ont fait le breuvage inventé par un de nos pères et le régime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-là, chevalier? Ne pensez-vous pas, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, qu’il est peut-être plus terrible encore que tout ce que vous avez vu dans la galerie?
– Je pense, dit Pardaillan d’une voix sans accent, je pense que ce sont là des inventions en tout point dignes d’inquisiteurs qui s’en vont prêchant au nom d’un Dieu de miséricorde et de bonté.
Et fixant d’Espinosa, avec cet air d’ironie et d’insouciance qui masquait sa physionomie, il ajouta sur un ton détaché, qui émerveilla le grand inquisiteur:
– Mais, me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, à quoi riment ces écœurantes exhibitions?
Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvres d’Espinosa.
– J’ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pénétré de cette pensée qu’irrémissiblement condamné tout ce que vous venez de voir n’est rien auprès de ce qui vous attend. J’ai fait pour vous ce que je n’aurais fait pour nul autre. C’est une marque d’estime que je devais à votre caractère intrépide, que j’admire plus que quiconque, croyez-le bien.
Pardaillan eut une légère inclination de la tête qui pouvait passer pour un remerciement. Et, très calme en apparence, il dit simplement:
– Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Et maintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot… ou ailleurs… À moins que vous n’en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez de me montrer.
– C’est tout… pour le moment, fit d’Espinosa impassible.
Et se tournant vers les moines:
– Puisqu’il le désire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan à sa chambre. Et n’oubliez pas que j’entends qu’il soit traité avec tous les égards qui lui sont dus.
Et revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:
– Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et buvez… Ne faites pas comme ce matin, où vous n’avez rien pris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu’on vous sert n’est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vous désirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu, mangez!
– Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l’étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. Mais j’ai un estomac fort capricieux. C’est lui qui commande, et je suis bien obligé de lui obéir.
– Espérons, dit gravement d’Espinosa, que votre estomac se montrera mieux disposé que ce matin.