Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu’on fît porter la charge qu’il avait laissée dans la rue, au lieu où Hindbad marqua qu’il souhaitait qu’elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes:
PREMIER VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN.
«J’avais hérité de ma famille des biens considérables, j’en dissipai la meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses étaient périssables, et qu’on en voyait bientôt la fin quand on les ménageait aussi mal que je faisais. Je pensai de plus que je consumais malheureusement dans une vie déréglée le temps, qui est la chose du monde la plus précieuse. Je considérai encore que c’était la dernière et la plus déplorable de toutes les misères, que d’être pauvre dans la vieillesse. Je me souvins de ces paroles du grand Salomon, que j’avais autrefois ouï dire à mon père: «qu’il est moins fâcheux d’être dans le tombeau que dans la pauvreté.» Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon patrimoine; je vendis à l’encan, en plein marché, tout ce que j’avais de meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par mer; je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons conseils; enfin, je résolus de faire profiter le peu d’argent qui me restait et, dès que j’eus pris cette résolution, je ne tardai guère à l’exécuter. Je me rendis à Balsora [11], où je m’embarquai, avec plusieurs marchands, sur un vaisseau que nous avions équipé à frais communs.
«Nous mîmes à la voile et prîmes la route des Indes orientales par le golfe Persique, qui est formé par les côtes de l’Arabie-Heureuse à la droite, et par celles de la Perse à la gauche, et dont la plus grande largeur est de soixante et dix lieues [12], selon la commune opinion. Hors de ce golfe, la mer du Levant, la même que celle des Indes, est très-spacieuse; elle a d’un côté pour bornes les côtes d’Abyssinie, et quatre mille cinq cents lieues de longueur jusqu’aux îles de Vakvak. Je fus d’abord incommodé de ce qu’on appelle le mal de mer; mais, ma santé se rétablit bientôt, et depuis ce temps-là je n’ai point été sujet à cette maladie.
«Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et nous y vendîmes ou échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur d’eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit plier les voiles et permit de prendre terre aux personnes de l’équipage qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.
«Mais, dans le temps que nous nous divertissions à boire, à manger et à nous délasser de la fatigue de la mer, l’île trembla tout à coup et nous donna une rude secousse.»
À ces mots, Scheherazade s’arrêta, parce que le jour commençait à paraître. Elle reprit ainsi son discours sur la fin de la nuit suivante:
CCXV NUIT.
Sire, Sindbad, poursuivant son histoire: «On s’aperçut, dit-il, du tremblement de l’île dans le vaisseau, d’où l’on nous cria de nous rembarquer promptement; que nous allions tous périr, que ce que nous prenions pour une île était le dos d’une baleine [13]. Les plus diligents se sauvèrent dans la chaloupe, d’autres se jetèrent à la nage; pour moi, j’étais encore sur l’île, ou plutôt sur la baleine lorsqu’elle se plongea dans la mer, et je n’eus que le temps de me prendre à une pièce de bois qu’on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant, le capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la chaloupe et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut profiter d’un vent frais et favorable qui s’était levé; il fit hausser les voiles, et m’ôta par-là l’espérance de gagner le vaisseau.
«Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d’un côté et tantôt d’un autre; je disputai contre eux ma vie, tout le reste du jour et de la nuit suivante. Je n’avais plus de force le lendemain, et je désespérais d’éviter la mort, lorsqu’une vague me jeta heureusement contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j’aurais eu beaucoup de peine à y monter si quelques racines d’arbres que la fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut ne m’en eussent donné le moyen. Je m’étendis sur la terre, où je demeurai à demi mort jusqu’à ce qu’il fît grand jour et que le soleil parût.
«Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer et parce que je n’avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger. J’en trouvai quelques-unes, et j’eus le bonheur de rencontrer une source d’eau excellente qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les forces m’étant revenues, je m’avançai dans l’île, marchant sans tenir de route assurée. J’entrai dans une belle plaine où j’aperçus de loin un cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la crainte et la joie; car j’ignorais si je n’allais pas chercher ma perte plutôt qu’une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en approchant, que c’était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j’entendis la voix d’un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme parut, vint à moi et me demanda qui j’étais. Je lui racontai mon aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une grotte où il y avait d’autres personnes, qui ne furent pas moins étonnées de me voir que je l’étais de les trouver là.
«Je mangeai de quelques mets que ces gens me présentèrent; puis, leur ayant demandé ce qu’ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert, ils me répondirent qu’ils étaient palefreniers du roi Mihrage [14], souverain de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume d’y amener les cavales du roi, qu’ils attachaient de la manière que je l’avais vu pour les faire couvrir par un cheval marin qui sortait de la mer; que le cheval marin, après les avoir couvertes, se mettait en état de les dévorer; mais qu’ils l’en empêchaient par leurs cris, et l’obligeaient à rentrer dans la mer; que, les cavales étant pleines, ils les remenaient, et que les chevaux qui en naissaient étaient destinés pour le roi et appelés chevaux marins. Ils ajoutèrent qu’ils devaient partir le lendemain, et que si je fusse arrivé un jour plus tard, j’aurais péri infailliblement, parce que les habitations étaient éloignées et qu’il m’eût été impossible d’y arriver sans guide.
«Tandis qu’ils m’entretenaient ainsi, le cheval marin sortit de la mer comme ils me l’avaient dit, se jeta sur la cavale, la couvrit et voulut ensuite la dévorer; mais, au grand bruit que firent les palefreniers, il lâcha prise et alla se replonger dans la mer.
«Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l’île avec les cavales, et je les accompagnai. À notre arrivée, le roi Mihrage, à qui je fus présenté, me demanda qui j’étais et par quelle aventure j’étais dans ses états. Dès que j’eus pleinement satisfait sa curiosité, il me témoigna qu’il prenait beaucoup de part à mon malheur. En même temps il ordonna qu’on eût soin de moi et que l’on me fournît toutes les choses dont j’aurais besoin. Cela fut exécuté de manière que j’eus sujet de me louer de sa générosité et de l’exactitude de ses officiers.
[11] Ou Bassora et Basra, grande ville de l'Irac-Araby, au-dessous du confluent du Tigre et de l'Euphrate, et fondée par le calife Omar en 636. Les Turcs en sont maître depuis 1668.
[12] Le texte arabe et la traduction de Langlès portent soixante-dix farsangs. Le farsang, ou la parasange, est une mesure itinéraire de Perse qui répond à peu près à une lieue et demi de France.
[13] Cet incident du premier voyage de Sindbad a beaucoup de rapport avec un passage de Roland l'amoureux, de Boyardo. Dans le poème italien, la fée Alcine invite les paladins Astolphe, Renaud et Dudon, à venir prendre avec elle le divertissement de la pêche sur une baleine monstrueuse rendue immobile par un charme magique, et qui, touchant le rivage, semblait une langue de terre avançant dans la mer. Astolphe, aussi imprudent que Simdbad, suit la fée sur la baleine, et aussitôt le monstre s'éloigne du rivage avec rapidité (Voyer Roland l'amoureux, traduit par Lesage, liv. IV, chap. XXIV.)
[14] Mirhage est une légère altération du mot mahârâdja, qui signifie grand roi dans la langue indienne.