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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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« Ha ! ha ! Qu’est-ce qu’on veut ? dit-il avec un regard oblique en direction des hobbits. On va vous le dire, coassa-t-il. Il l’a deviné il y a longtemps, Bessac l’a deviné. » Une lueur étincela dans ses yeux, et Sam, percevant cet éclair dans l’obscurité, ne le trouva guère plaisant.

Vivant sans souffle, mortellement froid ;

Jamais n’a soif, toujours il boit,

En cotte de mailles, ne cliquette pas.

Se noie en dehors de l’eau,

         prend un îlot

pour une montagne ;

      prend un ruisseau

pour une bouffée d’air.

Si beau, si lustré !

Quelle joie de le rencontrer !

         C’est tout ce qu’on veut,

C’est tout ce qu’on souhaite :

un poisson et des arêtes,

         si doux, si juteux !

Ces paroles ne firent que raviver, dans l’esprit de Sam, une inquiétude qui l’avait assailli du moment où il comprit que son maître allait prendre Gollum comme guide : la question des vivres. Il ne lui venait pas à l’idée que son maître ait pu y songer aussi, mais il ne doutait pas que Gollum l’avait fait. D’ailleurs, comment ce coquin s’était-il nourri durant toutes ses errances en solitaire ? « Pas trop bien, pensa Sam. Il m’a l’air assez famélique. Il ne cracherait pas sur du hobbit, je gage, faute de poisson – s’il nous prenait en train de piquer un somme. Eh bien, il le fera pas : pas Sam Gamgie, en tout cas. »

Ils suivirent les méandres du sombre ravin pendant un long moment, d’autant plus long pour les pieds fatigués de Frodo et de Sam. Le ravin tournait vers l’est, et à mesure qu’ils avançaient, il s’élargissait, tout en devenant de moins en moins profond. Enfin, le gris de l’aube se mit à poindre dans le ciel au-dessus d’eux. Jusque-là, Gollum n’avait montré aucun signe de fatigue, mais à présent, il leva la tête et fit halte.

« Le jour approche », murmura-t-il ; comme si le Jour était quelque chose qui pouvait l’entendre et lui sauter dessus. « Sméagol va rester ici : je vais rester ici, et la Face Jaune ne me verra pas. »

« Nous serions contents de voir le soleil, dit Frodo, mais nous resterons ici : nous sommes trop fatigués pour aller plus loin pour l’instant. »

« Pas malins d’être contents de la Face Jaune, dit Gollum. Elle vous expose. Les gentils hobbits sont sages, ils restent avec Sméagol. Il y a des Orques et des choses méchantes aux alentours. Ils peuvent voir de loin. Restez cachés avec moi ! »

Ils se blottirent tous trois sous la paroi rocheuse du ravin. Celle-ci, à présent, n’était guère plus haute qu’un homme de grande taille, et de larges bancs de pierre sèche s’étendaient à ses pieds ; l’eau coulait dans un canal de l’autre côté du ravin. Frodo et Sam, assis sur l’une des pierres plates, se reposaient le dos. Gollum barbotait et pataugeait dans la rivière.

« Il faut prendre un peu de nourriture, dit Frodo. As-tu faim, Sméagol ? Nous n’avons pas grand-chose à manger, mais nous t’offrirons tout ce que nous pourrons. »

Au mot faim, une lueur verte s’alluma dans les yeux pâles de Gollum – plus globuleux que jamais, eût-on dit, dans son visage émacié et maladif. Pendant un instant, il retomba dans son ancienne manière gollumesque. « On est afffamé, oui, afffammé, on l’est, trésor. Qu’essst-ce qu’ils mangent, hein ? Essst-ce qu’ils ont des bons poisssons ? » Une langue pendante sortit entre des dents jaunes et acérées, et il la passa sur ses lèvres exsangues.

« Non, nous n’avons pas de poisson, dit Frodo. Nous avons seulement ceci – il lui montra une gaufrette de lembas –, et de l’eau, en supposant que cette eau soit bonne à boire. »

« Oui, oui, bonne eau, dit Gollum. Buvez, buvez, pendant qu’on peut ! Mais qu’est-ce qu’ils ont là, trésor ? Est-ce croquignolant ? Est-ce savoureux ? »

Frodo cassa un morceau de gaufrette et le lui tendit sur son emballage de feuille. Gollum renifla la feuille et son visage changea : il laissa voir une grimace de dégoût, et un peu de sa malveillance de naguère. « Sméagol le sent ! dit-il. Des feuilles du pays elfe, pouah ! Elles puent. Il est monté à ces arbres, sans pouvoir enlever l’odeur de ses mains après, mes belles mains. » Laissant tomber la feuille, il prit un coin de lembas et le grignota du bout des dents. Puis il cracha, secoué d’une quinte de toux.

« Ach ! Non ! dit-il, postillonnant. Pauvre Sméagol, vous essayez de l’étouffer. Cendres et poussières, Sméagol ne peut pas manger ça. Il lui faudra mourir de faim. Mais Sméagol s’en fiche. Gentils hobbits ! Sméagol a promis. Il va mourir de faim. Peut pas manger nourriture hobbite. Il va mourir de faim. Pauvre Sméagol tout maigre ! »

« Je suis navré, dit Frodo ; mais je crains de ne pas pouvoir t’aider. Je pense que cette nourriture te ferait du bien, si tu essayais. Mais tu ne peux même pas essayer, peut-être ; en tout cas, pas encore. »

Les hobbits mâchèrent leur lembas en silence. Sam, curieusement, trouva sa galette beaucoup plus goûteuse qu’elle ne le lui avait paru depuis un bon moment : l’attitude de Gollum lui en faisait de nouveau apprécier la saveur. Mais il ne se sentait pas à l’aise. Gollum regardait passer chaque bouchée de la main à la bouche, comme un chien avide auprès de la chaise d’un dîneur. Quand ils eurent terminé, se préparant au repos, Gollum finit par avoir l’air convaincu que les hobbits ne cachaient rien de plus appétissant pour lui ; alors, il s’éloigna de quelques pas et s’assit dans un coin, geignant un peu.

« Bon, écoutez ! » dit Sam à Frodo, sans trop baisser la voix : il lui importait peu que Gollum l’entende ou non. « Il faut qu’on dorme ; mais pas les deux en même temps, avec ce scélérat au ventre creux dans les parages, promesse ou pas. Sméagol ou Gollum, il changera pas ses habitudes du jour au lendemain, je peux vous le garantir. Dormez, monsieur Frodo, et je vous réveillerai quand j’arriverai plus à garder les yeux ouverts. Soyons toujours sur nos gardes, comme avant, tant qu’il est en liberté. »

« Tu as peut-être raison, Sam, dit Frodo, parlant ouvertement. Il y a bien un changement chez lui, mais à quel niveau, et jusqu’à quel point, je ne le sais pas très bien encore. Toutefois, je pense sérieusement qu’il n’y a rien à craindre – pour le moment. Mais fais le guet si tu veux. Donne-moi environ deux heures, pas plus, puis réveille-moi. »

Frodo était si fatigué que sa tête tomba sur sa poitrine presque aussitôt qu’il eut fini de parler, et il s’endormit. Gollum semblait ne plus avoir aucune peur. Il se pelotonna et s’endormit presque aussitôt, sans se soucier de rien. À présent, sa respiration était doucement sifflante entre ses dents serrées, mais il restait étendu, immobile comme une pierre. Au bout d’un moment, craignant de s’endormir lui-même au son de la respiration des autres, Sam se leva, et il secoua Gollum d’une légère poussée. Ses mains s’ouvrirent en un spasme, mais il ne fit pas d’autre mouvement. Sam se pencha pour lui chuchoter poissson à l’oreille, mais il n’y eut aucune réponse, pas même une saccade dans la respiration de Gollum.

Sam se gratta la tête. « Il doit vraiment dormir, marmonna-t-il. Et si j’étais comme Gollum, jamais plus il se réveillerait. » Il chassa l’idée de la corde (et de son épée) qui lui venaient à l’esprit et alla s’asseoir auprès de son maître.

Quand il se réveilla, le ciel était étrange : plus sombre que quand ils avaient déjeuné, et non plus clair. Sam sauta sur pied. Revigoré, mais l’estomac vide, il comprit soudain qu’il avait dormi toute la journée, pendant au moins neuf heures. Frodo, maintenant étendu sur le côté, dormait encore à poings fermés. Gollum ne se voyait nulle part. Divers surnoms réprobateurs, dirigés vers sa propre personne et tirés du vaste trésor linguistique paternel, se présentèrent alors à l’esprit de Sam ; et il lui apparut en outre que son maître avait eu raison : ils n’avaient eu à se protéger de rien pour l’instant. Du moins étaient-ils tous deux en vie, et personne n’était venu les étouffer.

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