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Le vicomte de Bragelonne Tome II

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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Le chevalier glissa ces mots à l’oreille de son valet:

– Du monde devant la petite porte! Que nul ne puisse s’échapper par là! Cours.

Et derrière le duc il parvint aux antichambres de Madame.

Les huissiers allaient annoncer.

– Que nul ne bouge, dit le chevalier en riant, Monseigneur veut faire une surprise.

Chapitre CVI – Monsieur est jaloux de Guiche

Monsieur entra brusquement comme les gens qui ont une bonne intention et qui croient faire plaisir, ou comme ceux qui espèrent surprendre quelque secret, triste aubaine des jaloux.

Madame, enivrée par les premières mesures de la musique, dansait comme une folle, laissant là son dîner commencé.

Son danseur était M. de Guiche, les bras en l’air, les yeux à demi fermés, le genou en terre, comme ces danseurs espagnols aux regards voluptueux, au geste caressant.

La princesse tournait autour de lui avec le même sourire et la même séduction provocante.

Montalais admirait. La Vallière, assise dans un coin, regardait toute rêveuse.

Il est impossible d’exprimer l’effet que produisit sur ces gens heureux la présence de Monsieur. Il serait tout aussi impossible d’exprimer l’effet que produisit sur Philippe la vue de ces gens heureux.

Le comte de Guiche n’eut pas la force de se relever; Madame demeura au milieu de son pas et de son attitude, sans pouvoir articuler un mot.

Le chevalier de Lorraine, adossé au chambranle de la porte, souriait comme un homme plongé dans la plus naïve admiration.

La pâleur du prince, le tremblement convulsif de ses mains et de ses jambes furent les premiers symptômes qui frappèrent les assistants. Un profond silence succéda au bruit de la danse.

Le chevalier de Lorraine profita de cet intervalle pour venir saluer respectivement Madame et de Guiche; en affectant de les confondre dans ses révérences, comme les deux maîtres de la maison.

Monsieur, s’approchant à son tour:

– Je suis enchanté, dit-il d’une voix rauque; j’arrivais ici croyant vous trouver malade et triste, je vous vois livrée à de nouveaux plaisirs; en vérité, c’est heureux! Ma maison est la plus joyeuse de l’univers.

Se retournant vers de Guiche:

– Comte, dit-il, je ne vous savais pas si brave danseur.

Puis, revenant à sa femme:

– Soyez meilleure pour moi, dit-il avec une amertume qui voilait sa colère; chaque fois qu’on se réjouira chez vous, invitez-moi… Je suis un prince fort abandonné.

De Guiche avait repris toute son assurance, et, avec une fierté naturelle qui lui allait bien:

– Monseigneur, dit-il, sait bien que toute ma vie est à son service; quand il s’agira de la donner, je suis prêt; pour aujourd’hui il ne s’agit que de danser aux violons, je danse.

– Et vous avez raison, dit froidement le prince. Et puis, Madame, continua-t-il, vous ne remarquez pas que vos dames m’enlèvent mes amis: M. de Guiche n’est pas à vous, madame, il est à moi. Si vous voulez dîner sans moi, vous avez vos dames. Quand je dîne seul, j’ai mes gentilshommes; ne me dépouillez pas tout à fait.

Madame sentit le reproche et la leçon.

La rougeur monta soudain jusqu’à ses yeux.

– Monsieur, répliqua-t-elle, j’ignorais, en venant à la cour de France, que les princesses de mon rang dussent être considérées comme les femmes de Turquie. J’ignorais qu’il fût défendu de voir des hommes; mais, puisque telle est votre volonté, je m’y conformerai; ne vous gênez point si vous voulez faire griller mes fenêtres.

Cette riposte, qui fit sourire Montalais et de Guiche, ramena dans le cœur du prince la colère, dont une bonne partie venait de s’évaporer en paroles.

– Très bien! dit-il d’un ton concentré, voilà comme on me respecte chez moi!

– Monseigneur! monseigneur! murmura le chevalier à l’oreille de Monsieur, de façon que tout le monde remarquât bien qu’il le modérait.

– Venez! répliqua le duc pour toute réponse, en l’entraînant et en pirouettant par un mouvement brusque, au risque de heurter Madame.

Le chevalier suivit son maître jusque dans l’appartement, où le prince ne fut pas plutôt assis, qu’il donna un libre cours à sa fureur.

Le chevalier levait les yeux au ciel, joignait les mains et ne disait mot.

– Ton avis? s’écria Monsieur.

– Sur quoi, monseigneur?

– Sur tout ce qui se passe ici.

– Oh! monseigneur, c’est grave.

– C’est odieux! la vie ne peut se passer ainsi.

– Voyez, comme c’est malheureux! dit le chevalier. Nous espérions avoir la tranquillité après le départ de ce fou de Buckingham.

– Et c’est pire!

– Je ne dis pas cela, monseigneur.

– Non, mais je le dis, moi, car Buckingham n’eût jamais osé faire le quart de ce que nous avons vu.

– Quoi donc?

– Se cacher pour danser, feindre une indisposition pour dîner tête à tête.

– Oh! monseigneur, non! non!

– Si! si! cria le prince en s’excitant lui-même comme les enfants volontaires; mais je n’endurerai pas cela plus longtemps, il faut qu’on sache ce qui se passe.

– Monseigneur, un éclat…

– Pardieu! dois-je me gêner quand on se gêne si peu avec moi? Attends moi ici, chevalier, attends-moi!

Le prince disparut dans la chambre voisine, et s’informa de l’huissier si la reine mère était revenue de la chapelle.

Anne d’Autriche était heureuse: la paix revenue au foyer de sa famille, tout un peuple charmé par la présence d’un souverain jeune et bien disposé pour les grandes choses, les revenus de l’État agrandis, la paix extérieure assurée, tout lui présageait un avenir tranquille.

Elle se reprenait parfois au souvenir de ce pauvre jeune homme qu’elle avait reçu en mère et chassé en marâtre.

Un soupir achevait sa pensée. Tout à coup le duc d’Orléans entra chez elle.

– Ma mère, s’écria-t-il en fermant vivement les portières, les choses ne peuvent subsister ainsi.

Anne d’Autriche leva sur lui ses beaux yeux, et, avec une inaltérable douceur:

– De quelle chose voulez-vous parler? dit-elle.

– Je veux parler de Madame.

– Votre femme?

– Oui, ma mère.

– Je gage que ce fou de Buckingham lui aura écrit quelque lettre d’adieu.

– Ah bien! oui, ma mère, est-ce qu’il s’agit de Buckingham!

– Et de qui donc alors? Car ce pauvre garçon était bien à tort le point de mire de votre jalousie, et je croyais…

– Ma mère, Madame a déjà remplacé M. de Buckingham.

– Philippe, que dites-vous? Vous prononcez là des paroles légères.

– Non pas, non pas. Madame a si bien fait que je suis encore jaloux.

– Et de qui, bon Dieu?

– Quoi! vous n’avez pas remarqué?

– Non.

– Vous n’avez pas vu que M. de Guiche est toujours chez elle, toujours avec elle?

La reine frappa ses deux mains l’une contre l’autre et se mit à rire.

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