Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des séguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu’elle les avait entendu chanter à la jeune reine avec une certaine mélancolie; seulement ce que l’Espagnole avait chanté avec des larmes dans les paupières, l’Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir ses dents de nacre.
Ce cabinet, ainsi habité, présentait la plus riante image du plaisir.
En entrant, Monsieur fut frappé de voir tant de gens qui se divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu’il ne put s’empêcher de dire comme un enfant:
– Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m’ennuie tout seul!
Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement d’oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence.
De Guiche fut debout en un moment.
Malicorne se fit petit derrière les jupes de Montalais.
Manicamp se redressa et prit ses grands airs de cérémonie.
Le guitarrero fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la dissimuler aux yeux du prince.
Madame seule ne bougea point, et, souriant à son époux, lui répondit:
– Est-ce que ce n’est pas l’heure de votre toilette?
– Que l’on choisit pour se divertir, grommela le prince.
Ce mot malencontreux fut le signal de la déroute: les femmes s’enfuirent comme une volée d’oiseaux effrayés; le joueur de guitare s’évanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protégé par Montalais, qui élargissait sa robe, se glissa derrière une tapisserie Pour Manicamp, il vint en aide à de Guiche, qui, naturellement, restait auprès de Madame, et tous deux soutinrent bravement le choc avec la princesse. Le comte était trop heureux pour en vouloir au mari; mais Monsieur en voulait à sa femme.
Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le départ précipité de cette foule, si joyeuse avant son arrivée et si troublée par sa présence, lui servit de prétexte.
– Pourquoi donc prend-on la fuite à mon aspect? dit-il d’un ton rogue.
Madame répliqua froidement que, toutes les fois que le maître paraissait, la famille se tenait à l’écart par respect.
Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drôle et si plaisante, que de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils éclatèrent de rire; madame les imita; l’accès gagna Monsieur lui-même, qui fut forcé de s’asseoir, parce que, en riant, il perdait trop de sa gravité.
Enfin il cessa, mais sa colère s’était augmentée. Il était encore plus furieux de s’être laissé aller à rire qu’il ne l’avait été de voir rire les autres.
Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n’osant pas montrer sa colère au comte de Guiche.
Mais, sur un signe qu’il fit avec trop de dépit, Manicamp et de Guiche sortirent.
En sorte que Madame, demeurée seule, se mit à ramasser tristement ses perles, ne rit plus du tout et parla encore moins.
– Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l’on me traite comme un étranger chez vous, madame.
Et il sortit exaspéré. En chemin, il rencontra Montalais, qui veillait dans l’antichambre.
– Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais à la porte.
Montalais fit la révérence la plus profonde.
– Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale me fait l’honneur de me dire.
– Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans l’appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas dehors.
– Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour elle, sans doute?
– Au contraire, mademoiselle, c’est pour moi que je parle, c’est à moi que je pense. Certes, je n’ai pas lieu de m’applaudir des réceptions qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu’il y a chez Madame, chez moi, musique et assemblée, pour un jour que je compte me divertir un peu à mon tour, on s’éloigne!… Ah çà! craignait-on donc de me voir, que tout le monde a pris la fuite en me voyant?… On fait donc mal, quand je suis absent?…
– Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd’hui, monseigneur, autre chose que l’on ne fasse les autres jours.
– Quoi! tous les jours on rit comme cela!
– Mais, oui, monseigneur.
– Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de voir?
– Absolument pareils, monseigneur.
– Et enfin tous les jours on racle le boyau?
– Monseigneur, la guitare est d’aujourd’hui; mais, quand nous n’avons pas de guitare, nous avons les violons et les flûtes; des femmes s’ennuient sans musique.
– Peste! et des hommes?
– Quels hommes, monseigneur?
– M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres.
– Tous de la maison de Monseigneur.
– Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle.
Et le prince rentra dans ses appartements: il était tout rêveur. Il se précipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se regarder au miroir.
– Où peut être le chevalier? dit-il.
Il y avait un serviteur auprès du prince.
Sa question fut entendue.
– On ne sait, monseigneur.
– Encore cette réponse!… Le premier qui me répondra: «Je ne sais», je le chasse.
Tout le monde, à cette parole, s’enfuit de chez Monsieur comme on s’était enfui de chez Madame.
Alors le prince entra dans une colère inexprimable. Il donna du pied dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, brisé en trente morceaux.
Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa l’un sur l’autre un vase d’émail, une aiguière de porphyre et un candélabre de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le monde parut aux portes.
– Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le capitaine des gardes.
– Je me donne de la musique, répliqua Monseigneur en grinçant des dents.
Le capitaine des gardes envoya chercher le médecin de Son Altesse Royale.
Mais avant le médecin, arriva Malicorne, qui dit au prince:
– Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit.
Le duc regarda Malicorne et lui sourit.
Le chevalier entra en effet.
Chapitre CV – La jalousie de M. de Lorraine
Le duc d’Orléans poussa un cri de satisfaction en apercevant le chevalier de Lorraine.
– Ah! c’est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on? N’étiez-vous pas disparu, comme on le disait?
– Mais, oui, monseigneur.
– Un caprice?
– Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le respect…
– Laisse là le respect, auquel tu manques tous les jours. Je t’absous. Pourquoi étais-tu parti?
– Parce que j’étais parfaitement inutile à Monseigneur.
– Explique-toi?
– Monseigneur a près de lui des gens plus divertissants que je ne le serai jamais. Je ne me sens pas de force à lutter, moi; je me suis retiré.