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Le vicomte de Bragelonne Tome II

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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– Toute cette réserve n’a pas le sens commun. Quels sont ces gens contre qui tu ne veux pas lutter? Guiche?

– Je ne nomme personne.

– C’est absurde! Guiche te gêne?

– Je ne dis pas cela, monseigneur; ne me faites pas parler: vous savez bien que de Guiche est de nos bons amis.

– Qui, alors?

– De grâce, monseigneur, brisons là, je vous en supplie.

Le chevalier savait bien que l’on irrite la curiosité comme la soif en éloignant le breuvage ou l’explication.

– Non, je veux savoir pourquoi tu as disparu.

– Eh bien! je vais vous le dire; mais ne le prenez pas en mauvaise part.

– Parle.

– Je me suis aperçu que je gênais.

– Qui?

– Madame.

– Comment cela? dit le duc étonné.

– C’est tout simple Madame est peut-être jalouse de l’attachement que vous voulez bien avoir pour moi.

– Elle te le témoigne?

– Monseigneur, Madame ne m’adresse jamais la parole, surtout depuis un certain temps.

– Quel temps?

– Depuis que M. de Guiche lui ayant plu mieux que moi, elle le reçoit à toute heure.

Le duc rougit.

– À toute heure… Qu’est-ce que ce mot-là, chevalier? dit-il sévèrement.

– Vous voyez bien, monseigneur, que je vous ai déplu; j’en étais bien sûr.

– Vous ne me déplaisez pas, mais vous dites les choses un peu vivement. En quoi Madame préfère-t-elle Guiche à vous?

– Je ne dirai plus rien, fit le chevalier avec un salut plein de cérémonie.

– Au contraire, j’entends que vous parliez. Si vous vous êtes retiré pour cela, vous êtes donc bien jaloux?

– Il faut être jaloux quand on aime, monseigneur; est-ce que Votre Altesse n’est pas jalouse de Madame? est-ce que Votre Altesse, si elle voyait toujours quelqu’un près de Madame, et quelqu’un traité favorablement, ne prendrait pas de l’ombrage? On aime ses amis comme ses amours. Votre Altesse Royale m’a fait quelquefois l’insigne honneur de m’appeler son ami.

– Oui, oui, mais voilà encore un mot équivoque; chevalier, vous avez la conversation malheureuse.

– Quel mot, monseigneur?

– Vous avez dit: Traité favorablement… Qu’entendez-vous par ce favorablement?

– Rien que de fort simple, monseigneur, dit le chevalier avec une grande bonhomie. Ainsi, par exemple, quand un mari voit sa femme appeler de préférence tel ou tel homme près d’elle; quand cet homme se trouve toujours à la tête de son lit ou bien à la portière de son carrosse; lorsqu’il y a toujours une petite place pour le pied de cet homme dans la circonférence des robes de la femme; lorsque les gens se rencontrent hors des appels de la conversation; lorsque le bouquet de celle-ci est de la couleur des rubans de celui-là; lorsque les musiques sont dans l’appartement, les soupers dans les ruelles; lorsque, le mari paraissant, tout se tait chez la femme; lorsque le mari se trouve avoir soudain pour compagnon le plus assidu, le plus tendre des hommes qui, huit jours auparavant, semblait le moins à lui… alors…

– Alors, achève.

– Alors, je dis, monseigneur, qu’on est peut-être jaloux; mais tous ces détails-là ne sont pas de mise, il ne s’agit en rien de cela dans notre conversation.

Le duc s’agitait et se combattait évidemment.

– Vous ne me dites pas, finit-il par dire, pourquoi vous vous éloignâtes. Tout à l’heure, vous disiez que c’était dans la crainte de gêner, vous ajoutiez même que vous aviez remarqué de la part de Madame un penchant à fréquenter un de Guiche.

– Ah! monseigneur, je n’ai pas dit cela.

– Si fait.

– Mais si je l’ai dit, je ne voyais rien là que d’innocent.

– Enfin, vous voyiez quelque chose?

– Monseigneur m’embarrasse.

– Qu’importe! parlez. Si vous dites la vérité, pourquoi vous embarrasser?

– Je dis toujours la vérité, monseigneur, mais j’hésite toujours aussi quand il s’agit de répéter ce que disent les autres.

– Ah! vous répétez… Il paraît qu’on a dit alors?

– J’avoue qu’on m’a parlé.

– Qui?

Le chevalier prit un air presque courroucé.

– Monseigneur, dit-il, vous me soumettez à une question, vous me traitez comme un accusé sur la sellette… et les bruits qui effleurent en passant l’oreille d’un gentilhomme n’y séjournent pas. Votre Altesse veut que je grandisse le bruit à la hauteur d’un événement.

– Enfin, s’écria le duc avec dépit, un fait constant, c’est que vous vous êtes retiré à cause de ce bruit.

– Je dois dire la vérité: on m’a parlé des assiduités de M. de Guiche près de Madame, rien de plus; plaisir innocent, je le répète, et, de plus, permis; mais, monseigneur, ne soyez pas injuste et ne poussez pas les choses à l’excès. Cela ne vous regarde pas.

– Il ne me regarde pas qu’on parle des assiduités de Guiche chez Madame?…

– Non, monseigneur, non; et ce que je vous dis, je le dirais à de Guiche lui-même, tant je vois en beau la cour qu’il fait à Madame; je le lui dirais à elle-même. Seulement vous comprenez ce que je crains? Je crains de passer pour un jaloux de faveur, quand je ne suis qu’un jaloux d’amitié. Je connais votre faible, je connais que, quand vous aimez, vous êtes exclusif. Or, vous aimez Madame, et d’ailleurs qui ne l’aimerait pas? Suivez bien le cercle où je me promène: Madame a distingué dans vos amis le plus beau et le plus attrayant; elle va vous influencer de telle façon au sujet de celui-là, que vous négligerez les autres. Un dédain de vous me ferait mourir; c’est assez déjà de supporter ceux de Madame. J’ai donc pris mon parti, monseigneur, de céder la place au favori dont j’envie le bonheur, tout en professant pour lui une amitié sincère et une sincère admiration. Voyons, avez-vous quelque chose contre ce raisonnement? Est-il d’un galant homme? La conduite est-elle d’un brave ami? Répondez au moins, vous qui m’avez si rudement interrogé.

Le duc s’était assis, il tenait sa tête à deux mains et ravageait sa coiffure. Après un silence assez long pour que le chevalier eût pu apprécier tout l’effet de ses combinaisons oratoires, Monseigneur se releva.

– Voyons, dit-il, et sois franc.

– Comme toujours.

– Bon! Tu sais que nous avons déjà remarqué quelque chose au sujet de cet extravagant de Buckingham.

– Oh! monseigneur, n’accusez pas Madame, ou je prends congé de vous. Quoi! vous allez à ces systèmes? quoi, vous soupçonnez?

– Non, non, chevalier, je ne soupçonne pas Madame; mais enfin… je vois… je compare…

– Buckingham était un fou!

– Un fou sur lequel tu m’as parfaitement ouvert les yeux.

– Non! non! dit vivement le chevalier, ce n’est pas moi qui vous ai ouvert les yeux, c’est de Guiche. Oh! ne confondons pas.

Et il se mit à rire de ce rire strident qui ressemble au sifflet d’une couleuvre.

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