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L'île mystérieuse

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L'île mystérieuse
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« Ainsi donc, ajouta l’ingénieur, le plateau de Grande-vue sera une île véritable, étant entouré d’eau de toutes parts, et il ne communiquera avec le reste de notre domaine que par le pont que nous allons jeter sur la Mercy, les deux ponceaux déjà établis en amont et en aval de la chute, et enfin deux autres ponceaux à construire, l’un sur le fossé que je vous propose de creuser, et l’autre sur la rive gauche de la Mercy. Or, si ces pont et ponceaux peuvent être levés à volonté, le plateau de Grande-vue sera à l’abri de toute surprise. »

Cyrus Smith, afin de se faire mieux comprendre de ses compagnons, avait dessiné une carte du plateau, et son projet fut immédiatement saisi dans tout son ensemble. Aussi un avis unanime l’approuva-t-il, et Pencroff, brandissant sa hache de charpentier, de s’écrier :

« Au pont, d’abord ! »

C’était le travail le plus urgent. Des arbres furent choisis, abattus, ébranchés, débités en poutrelles, en madriers et en planches. Ce pont, fixe dans la partie qui s’appuyait à la rive droite de la Mercy, devait être mobile dans la partie qui se relierait à la rive gauche, de manière à pouvoir se relever au moyen de contre-poids, comme certains ponts d’écluse.

On le comprend, ce fut un travail considérable, et s’il fut habilement conduit, du moins demanda-t-il un certain temps, car la Mercy était large de quatre-vingts pieds environ. Il fallut donc enfoncer des pieux dans le lit de la rivière, afin de soutenir le tablier fixe du pont, et établir une sonnette pour agir sur les têtes de pieux, qui devaient former ainsi deux arches et permettre au pont de supporter de lourds fardeaux.

Très heureusement ne manquaient ni les outils pour travailler le bois, ni les ferrures pour le consolider, ni l’ingéniosité d’un homme qui s’entendait merveilleusement à ces travaux, ni enfin le zèle de ses compagnons, qui, depuis sept mois, avaient nécessairement acquis une grande habileté de main.

Et il faut le dire, Gédéon Spilett n’était pas le plus maladroit et luttait d’adresse avec le marin lui-même », qui n’aurait jamais tant attendu d’un simple journaliste ! »

La construction du pont de la Mercy dura trois semaines, qui furent très sérieusement occupées. On déjeunait sur le lieu même des travaux, et, le temps étant magnifique alors, on ne rentrait que pour souper à Granite-House.

Pendant cette période, on put constater que maître Jup s’acclimatait aisément et se familiarisait avec ses nouveaux maîtres, qu’il regardait toujours d’un œil extrêmement curieux. Cependant, par mesure de précaution, Pencroff ne lui laissait pas encore liberté complète de ses mouvements, voulant attendre, avec raison, que les limites du plateau eussent été rendues infranchissables par suite des travaux projetés. Top et Jup étaient au mieux et jouaient volontiers ensemble, mais Jup faisait tout gravement.

Le 20 novembre, le pont fut terminé. Sa partie mobile, équilibrée par des contre-poids, basculait aisément, et il ne fallait qu’un léger effort pour la relever ; entre sa charnière et la dernière traverse sur laquelle elle venait s’appuyer, quand on la refermait, il existait un intervalle de vingt pieds, qui était suffisamment large pour que les animaux ne pussent le franchir.

Il fut alors question d’aller chercher l’enveloppe de l’aérostat, que les colons avaient hâte de mettre en complète sûreté ; mais pour la transporter, il y avait nécessité de conduire un chariot jusqu’au port Ballon, et, par conséquent, nécessité de frayer une route à travers les épais massifs du Far-West. Cela exigeait un certain temps. Aussi Nab et Pencroff poussèrent-ils d’abord une reconnaissance jusqu’au port, et comme ils constatèrent que le « stock de toile « ne souffrait aucunement dans la grotte où il avait été emmagasiné, il fut décidé que les travaux relatifs au plateau de Grande-vue seraient poursuivis sans discontinuer.

« Cela, fit observer Pencroff, nous permettra d’établir notre basse-cour dans des conditions meilleures, puisque nous n’aurons à craindre ni la visite des renards, ni l’agression d’autres bêtes nuisibles.

– Sans compter, ajouta Nab, que nous pourrons défricher le plateau, y transplanter les plantes sauvages…

– Et préparer notre second champ de blé ! » s’écria le marin d’un air triomphant.

C’est qu’en effet le premier champ de blé, ensemencé uniquement d’un seul grain, avait admirablement prospéré, grâce aux soins de Pencroff. Il avait produit les dix épis annoncés par l’ingénieur, et, chaque épi portant quatre-vingts grains, la colonie se trouvait à la tête de huit cents grains, – en six mois, – ce qui promettait une double récolte chaque année.

Ces huit cents grains, moins une cinquantaine, qui furent réservés par prudence, devaient donc être semés dans un nouveau champ, et avec non moins de soin que le grain unique.

Le champ fut préparé, puis entouré d’une forte palissade, haute et aiguë, que les quadrupèdes eussent très difficilement franchie. Quant aux oiseaux, des tourniquets criards et des mannequins effrayants, dus à l’imagination fantasque de Pencroff, suffirent à les écarter. Les sept cent cinquante grains furent alors déposés dans de petits sillons bien réguliers, et la nature dut faire le reste.

Le 21 novembre, Cyrus Smith commença à dessiner le fossé qui devait fermer le plateau à l’ouest, depuis l’angle sud du lac Grant jusqu’au coude de la Mercy. Il y avait là deux à trois pieds de terre végétale, et, au-dessous, le granit. Il fallut donc fabriquer à nouveau de la nitro-glycérine, et la nitro-glycérine fit son effet accoutumé. En moins de quinze jours, un fossé large de douze pieds, profond de six, fut creusé dans le dur sol du plateau. Une nouvelle saignée fut, par le même moyen, pratiquée à la lisière rocheuse du lac, et les eaux se précipitèrent dans ce nouveau lit, en formant un petit cours d’eau auquel on donna le nom de « Creek-Glycérine » et qui devint un affluent de la Mercy. Ainsi que l’avait annoncé l’ingénieur, le niveau du lac baissa, mais d’une façon presque insensible. Enfin, pour compléter la clôture, le lit du ruisseau de la grève fut considérablement élargi, et on maintint les sables au moyen d’une double palissade.

Avec la première quinzaine de décembre, ces travaux furent définitivement achevés, et le plateau de Grande-vue, c’est-à-dire une sorte de pentagone irrégulier ayant un périmètre de quatre milles environ, entouré d’une ceinture liquide, fut absolument à l’abri de toute agression.

Pendant ce mois de décembre, la chaleur fut très forte. Cependant les colons ne voulurent point suspendre l’exécution de leurs projets, et, comme il devenait urgent d’organiser la basse-cour, on procéda à son organisation.

Inutile de dire que, depuis la fermeture complète du plateau, maître Jup avait été mis en liberté. Il ne quittait plus ses maîtres et ne manifestait aucune envie de s’échapper. C’était un animal doux, très vigoureux pourtant, et d’une agilité surprenante. Ah ! quand il s’agissait d’escalader l’échelle de Granite-House, nul n’eût pu rivaliser avec lui. On l’employait déjà à quelques travaux : il traînait des charges de bois et charriait les pierres qui avaient été extraites du lit du Creek-Glycérine.

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