Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
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Et il s’écria, d’une voix qui fit rire toutes les tables :
— Bonjou, mon lieutenant.
Un des officiers était chef de bataillon, l’autre colonel. Le premier dit :
— Je ne vous connais pas, Monsieur ; j’ignore ce que vous me voulez.
Le nègre reprit :
— Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin, cherché moi.
L’officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l’homme, cherchant au fond de ses souvenirs ; mais brusquement il s’écria :
— Tombouctou ?
Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d’une invraisemblable violence et beuglant :
— Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.
Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son cœur. Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l’officier, et, si vite que l’autre ne put l’empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe. Confus, le militaire lui dit d’une voix sévère :
— Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.
Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite :
— Gagné beaucoup d’agent, beaucoup, grand’estaurant, bon mangé, Pussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de l’Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah-ah-ah-ah !
Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
Quand l’officier, qui comprenait son étrange langage, l’eût interrogé quelque temps, il lui dit :
— Eh bien, au revoir, Tombouctou ; à bientôt.
Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu’on lui tendait, et, riant toujours, cria :
— Bonjou, bonjou, mon lieutenant !
Il s’en alla, si content, qu’il gesticulait en marchant, et qu’on le prenait pour un fou.
Le colonel demanda :
— Qu’est-ce que cette brute ?
Le commandant répondit :
— Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui ; c’est assez drôle.
Vous savez qu’au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n’étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu à peu.
J’étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs séparés des corps d’armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s’étaient présentés aux portes de la ville, harrassés, déguenillés, affamés et saouls. On me les donna.
Je reconnus bientôt qu’ils étaient rebelles à toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J’essayai de la salle de police, même de la prison, rien n’y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, comme s’ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à tomber. Ils n’avaient pas d’argent. Où buvaient-ils ? Et comment, et avec quoi ?
Cela commençait à m’intriguer vivement, d’autant plus que ces sauvages m’intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands enfants espiègles.
Je m’aperçus alors qu’ils obéissaient aveuglément au plus grand d’eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis venir chez moi et je l’interrogeai. Notre conversation dura bien trois heures, tant j’avais de peine à pénétrer son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait de peine, s’essuyait le front, soufflait, s’arrêtait, et repartait brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de s’expliquer.
Je devinai enfin qu’il était fils d’un grand chef, d’une sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom de son pays : « Tombouctou ». Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain trouvait à boire. Je le découvris d’une singulière façon.
J’étais un matin sur les remparts, étudiant l’horizon, quand j’aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai qu’un espion s’approchait de la ville, et j’organisai une expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le commandement, après avoir obtenu l’autorisation du général.
J’avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l’espion, un de ces détachements avaient à faire une marche d’une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs m’indiqua par signe que l’être aperçu n’avait point quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons au point désigné ; je déploie brusquement mes soldats, qui s’élancent dans la vigne, et trouvent… Tombouctou voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant, du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d’un coup de dent.
Je voulus le faire relever ; il n’y fallait pas songer, et je compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès qu’on l’eût planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s’abattit sur le nez. Il était gris comme je n’ai jamais vu un homme être gris.
On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des jambes.
C’était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même. Puis, lorsqu’ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur place.
Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu’il haïssait d’ailleurs d’une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse :
— Les gives mangé tout le aisin, capules !
Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n’avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je ?
J’envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d’autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même façon.
Voici ce que j’appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient aperçu tout à coup un détachement prussien s’approchant d’un village. Au lieu de fuir, ils s’étaient cachés ; puis, lorsque les officiers eurent mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze gaillards s’élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq officiers de son escorte.
Ce jour-là, j’embrassai Tombouctou. Mais je m’aperçus qu’il marchait avec peine. Je le crus blessé ; il se mit à rire et me dit :
— Moi, povisions pou pays.
C’est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour l’honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu’il trouvait, tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche. Quelle poche ! Un gouffre qui commençait à la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l’appelait sa « profonde », et c’était sa profonde, en effet !