Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
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Alors, je m’élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai : « Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m’avez déjà rejeté une fois, me repousserez-vous encore ? »
Alors, mon président, il leva la main sur moi, je vous le jure sur l’honneur, sur la loi, sur la République. Il me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
J’ai vu rouge, je ne sais plus, j’avais mon compas dans ma poche ; je l’ai frappé, frappé tant que j’ai pu.
Alors elle s’est mise à crier : « Au secours ! À l’assassin ! » en m’arrachant la barbe. Il paraît que je l’ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j’ai fait à ce moment-là ?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la Seine, sans réfléchir.
Voilà. — Maintenant, jugez-moi.
L’accusé se rassit. Devant cette révélation, l’affaire a été reportée à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que ferions-nous de ce parricide ?
LE PETIT
Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa femme, d’un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute leur vie commune. C’était un bon homme, un brave homme, simple, tout simple, sincère, sans défiance et sans malice.
Étant devenu amoureux d’une voisine qui était pauvre, il la demanda en mariage et l’épousa. Il faisait un commerce de draperie assez prospère, gagnait pas mal d’argent et ne douta pas une seconde qu’il n’eût été accepté pour lui-même par la jeune fille.
Elle le rendit heureux d’ailleurs. Il ne voyait qu’elle au monde, ne pensait qu’à elle, la regardait sans cesse avec des yeux d’adorateur prosterné. Pendant les repas, il commettait mille maladresses pour ne point détourner son regard du visage chéri, versait le vin dans son assiette et l’eau dans la salière, puis se mettait à rire comme un enfant, en répétant :
— Je t’aime trop, vois-tu ; cela me fait faire un tas de bêtises.
Elle souriait, d’un air calme et résigné ; puis détournait les yeux, comme gênée par l’adoration de son mari, et elle tâchait de le faire parler, de causer de n’importe quoi ; mais il lui prenait la main à travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant :
— Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne !
Elle finissait par s’impatienter et par dire :
— Allons, voyons, sois raisonnable ; mange, et laisse-moi manger.
Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu’il mâchait ensuite avec lenteur.
Pendant cinq ans, ils n’eurent pas d’enfants. Puis tout à coup elle devint enceinte. Ce fut un bonheur délirant. Il ne la quitta point de tout le temps de sa grossesse ; si bien que sa bonne, une vieille bonne qui l’avait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre l’air.
Il s’était lié d’une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier, apportait des fleurs à Madame, et parfois une loge de théâtre ; et, souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s’écriait, en se tournant vers sa femme :
— Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement heureux sur la terre.
Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de l’enfant lui donna du courage : un petit être crispé qui geignait.
Il l’aima d’un amour passionné et douloureux, d’un amour malade où restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son adoration pour la morte. C’était la chair de sa femme, son être continué, comme une quintessence d’elle. Il était, cet enfant, sa vie même tombée en un autre corps ; elle était disparue pour qu’il existât. — Et le père l’embrassait avec fureur. — Mais aussi il l’avait tuée, cet enfant, il avait pris, volé cette existence adorée, il s’en était nourri, il avait bu sa part de vie. — Et M. Lemonnier reposait son fils dans le berceau, et s’asseyait auprès de lui pour le contempler. Il restait là des heures et des heures, le regardant, songeant à mille choses tristes ou douces. Puis, comme le petit dormait, il se penchait sur son visage et pleurait dans ses dentelles.
L’enfant grandit. Le père ne pouvait plus se passer une heure de sa présence ; il rôdait autour de lui, le promenait, l’habillait lui-même, le nettoyait, le faisait manger. Son ami, M. Duretour, semblait aussi chérir ce gamin, et il l’embrassait par grands élans, avec ces frénésies de tendresse qu’ont les parents. Il le faisait sauter dans ses bras, le faisait danser pendant des heures à cheval sur une jambe, et soudain, le renversant sur ses genoux, relevait sa courte jupe et baisait ses cuisses grasses de moutard et ses petits mollets ronds. M. Lemonnier, ravi, murmurait :
— Est-il mignon, est-il mignon !
Et M. Duretour serrait l’enfant dans ses bras en lui chatouillant le cou de sa moustache.
Seule, Céleste, la vieille bonne, ne semblait avoir aucune tendresse pour le petit. Elle se fâchait de ses espiègleries, et semblait exaspérée par les câlineries des deux hommes. Elle s’écriait :
— Peut-on élever un enfant comme ça ! Vous en ferez un joli singe.
Des années encore passèrent, et Jean prit neuf ans. Il savait à peine lire, tant on l’avait gâté, et n’en faisait jamais qu’à sa tête. Il avait des volontés tenaces, des résistances opiniâtres, des colères furieuses. Le père cédait toujours, accordait tout. M. Duretour achetait et apportait sans cesse les joujoux convoités par le petit, et il le nourrissait de gâteaux et de bonbons.
Céleste alors s’emportait, criait :
— C’est une honte, Monsieur, une honte. Vous faites le malheur de cet enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela finisse ; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas avant longtemps encore.
M. Lemonnier répondait en souriant :
— Que veux-tu, ma fille ? Je l’aime trop, je ne sais pas lui résister ; il faudra bien que tu en prennes ton parti.
Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de l’anémie, ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.
Or, le petit n’aimait que les gâteaux et refusait toute autre nourriture ; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et d’éclairs au chocolat.
Un soir, comme ils se mettaient à table en tête-à-tête, Céleste apporta la soupière avec une assurance et un air d’autorité qu’elle n’avait point d’ordinaire. Elle la découvrit brusquement, plongea la louche au milieu, et déclara :
— Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait ; il faudra bien que le petit en mange, cette fois.
M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.
Céleste prit son assiette, l’emplit elle-même, la reposa devant lui.
Il goûta aussitôt le potage et prononça :
— En effet, il est excellent.
Alors la bonne s’empara de l’assiette du petit et y versa une pleine cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
Jean flaira, repoussa l’assiette et fit un « pouah » de dégoût. Céleste, devenue pâle, s’approcha brusquement et, saisissant la cuiller, l’enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entrouverte de l’enfant.
Il s’étrangla, toussa, éternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine main son verre qu’il lança contre la bonne. Elle le reçut en plein ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras la tête du moutard, et commença à lui entonner coup sur coup des cuillerées de soupe dans le gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se tordait, suffoquait, battait l’air de ses mains, rouge comme s’il allait mourir étouffé.