Les Mille Et Une Nuits Tome I
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome I». Краткое содержание книги:
«La veuve de Noureddin Ali écouta cette proposition avec plaisir, et fit travailler dès ce moment aux préparatifs de son départ. Pendant ce temps-là Schemseddin Mohammed demanda une seconde audience, et ayant pris congé du sultan, qui le renvoya comblé d’honneurs, avec un présent considérable pour lui et un autre plus riche pour le sultan d’Égypte, il partit de Balsora et reprit le chemin de Damas.
«Lorsqu’il fut près de cette ville, il fit dresser ses tentes hors de la porte par où il devait entrer, et dit qu’il y séjournerait trois jours pour faire reposer son équipage, et pour acheter ce qu’il trouverait de plus curieux et de plus digne d’être présenté au sultan d’Égypte.
«Pendant qu’il était occupé à choisir lui-même les plus belles étoffes que les principaux marchands avaient apportées sous ses tentes, Agib pria l’eunuque noir, son conducteur, de le mener promener dans la ville, disant qu’il souhaitait de voir les choses qu’il n’avait pas eu le temps de voir en passant, et qu’il serait bien aise aussi d’apprendre des nouvelles du pâtissier à qui il avait donné un coup de pierre. L’eunuque y consentit, marcha vers la ville avec lui, après en avoir obtenu la permission de sa mère, Dame de Beauté.
«Ils entrèrent dans Damas par la porte du Paradis, qui était la plus proche des tentes du vizir Schemseddin Mohammed. Ils parcoururent les grandes places, les lieux publics et couverts où se vendaient les marchandises les plus riches, et virent l’ancienne mosquée des Ommiades [44] dans le temps qu’on s’y assemblait pour faire la prière [45] d’entre le midi et le coucher du soleil. Ils passèrent ensuite devant la boutique de Bedreddin Hassan, qu’ils trouvèrent encore occupé à faire des tartes à la crème. «Je vous salue, lui dit Agib, regardez-moi. Vous souvenez-vous de m’avoir vu?» À ces mots, Bedreddin jeta les yeux sur lui, et, le reconnaissant, (ô surprenant effet de l’amour paternel!) il sentit la même émotion que la première fois: il se troubla, et au lieu de lui répondre, il demeura longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Néanmoins ayant rappelé ses esprits: «Mon petit seigneur, lui dit-il, faites-moi la grâce d’entrer encore une fois chez moi avec votre gouverneur; venez goûter d’une tarte à la crème. Je vous supplie de me pardonner la peine que je vous fis en vous suivant hors de la ville: je ne me possédais pas, je ne savais ce que je faisais; vous m’entraîniez après vous sans que je pusse résister à une si douce violence.»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu’elle vit paraître le jour. Le lendemain elle reprit de cette manière la suite de son discours:
XCIII NUIT.
«Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, étonné d’entendre ce que lui disait Bedreddin, répondit: «Il y a de l’excès dans l’amitié que vous me témoignez, et je ne veux point entrer chez vous que vous ne vous soyez engagé par serment à ne me pas suivre quand j’en serai sorti. Si vous me le promettez et que vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain, pendant que le vizir mon aïeul achètera de quoi faire présent au sultan d’Égypte. – Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.» À ces mots, Agib et l’eunuque entrèrent dans la boutique.
«Bedreddin leur servit aussitôt une tarte à la crème, qui n’était pas moins délicate ni moins excellente que celle qu’il leur avait présentée la première fois. «Venez, lui dit Agib, asseyez-vous auprès de moi et mangez avec nous.» Bedreddin s’étant assis, voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu’il avait de se voir à ses côtés; mais Agib le repoussa en lui disant: «Tenez-vous en repos, votre amitié est trop vive. Contentez-vous de me regarder et de m’entretenir.» Bedreddin obéit et se mit à chanter une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles à la louange d’Agib; il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses hôtes. Lorsqu’ils eurent achevé de manger, il leur présenta à laver et une serviette très-blanche pour s’essuyer les mains. Il prit ensuite un vase de sorbet [46], et leur en prépara plein une grande porcelaine, où il mit de la neige fort propre. Puis, présentant la porcelaine au petit Agib: «Prenez, lui dit-il; c’est un sorbet de rose, le plus délicieux qu’on puisse trouver dans toute cette ville; jamais vous n’en avez goûté de meilleur.» Agib en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et la présenta aussi à l’eunuque, qui but à longs traits toute la liqueur jusqu’à la dernière goutte.
«Enfin Agib et son gouverneur, rassasiés, remercièrent le pâtissier de la bonne chère qu’il leur avait faite, et se retirèrent en diligence parce qu’il était déjà un peu tard. Ils arrivèrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allèrent d’abord à celle des dames. La grand’mère d’Agib fut ravie de le revoir, et comme elle avait toujours son fils Bedreddin dans l’esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. «Ah! mon fils, lui dit-elle, ma joie serait parfaite si j’avais le plaisir d’embrasser votre père Bedreddin Hassan comme je vous embrasse.» Elle se mettait alors à table pour souper; elle le fit asseoir auprès d’elle, lui fit plusieurs questions sur sa promenade, et en lui disant qu’il ne devait manquer d’appétit, elle lui servit un morceau d’une tarte à la crème, qu’elle avait elle-même faite et qui était excellente, car on a déjà dit qu’elle les savait mieux faire que les meilleurs pâtissiers. Elle en présenta aussi à l’eunuque; mais ils avaient tellement mangé l’un et l’autre chez Bedreddin, qu’ils n’en pouvaient pas seulement goûter.»
Le jour, qui paraissait, empêcha Scheherazade d’en dire davantage cette nuit; mais sur la fin de la suivante, elle continua son récit dans ces termes:
XCIV NUIT.
«Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu’on lui avait servi, que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le laissa tout entier, et Schaban [47], c’est le nom de l’eunuque, fit la même chose. La veuve de Noureddin Ali s’aperçut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. «Hé quoi! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi l’ouvrage de mes propres mains! Apprenez que personne au monde n’est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté votre père Bedreddin Hassan, à qui j’ai enseigné le grand art d’en faire de pareilles. – Ah! ma bonne grand’mère, s’écria Agib, permettez-moi de vous dire que si vous n’en savez pas faire de meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art: nous venons d’en manger chez lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci.»
«À ces paroles, la grand’mère regardant l’eunuque de travers: «Comment, Schaban, lui dit-elle avec colère, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des pâtissiers comme un gueux? – Madame, répondit l’eunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier; mais nous n’avons pas mangé chez lui. – Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrés dans sa boutique, et nous y avons mangé d’une tarte à la crème.» La dame, plus irritée qu’auparavant contre l’eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la tente de Schemseddin Mohammed, qu’elle informa du délit de l’eunuque, dans des termes plus propres à animer le vizir contre le délinquant qu’à lui faire excuser sa faute.
«Schemseddin Mohammed, qui était naturellement emporté, ne perdit pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à l’instant sous la tente de sa belle-sœur, et dit à l’eunuque: «Quoi! malheureux, tu as la hardiesse d’abuser de la confiance que j’ai en toi!» Schaban, quoique suffisamment convaincu par le témoignage d’Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l’enfant soutenant toujours le contraire: «Mon grand-père, dit-il à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien mangé l’un et l’autre, que nous n’avons pas besoin de souper. Le pâtissier nous a même régalés d’une grande porcelaine de sorbet. – Hé bien! méchant esclave, s’écria le vizir en se tournant vers l’eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé?» Schaban eut encore l’effronterie de jurer que cela n’était pas vrai. «Tu es un menteur, lui dit alors le vizir, je crois plutôt mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu dis la vérité.»
[44] La célèbre mosquée des Ommiades, l’un des plus beaux édifices de l’Asie, fut élevée par ordre du calife Walid Ier, qui en fit jeter les fondements sur les ruines de l’ancienne église de Saint-Jean-Baptiste. Douze mille ouvriers travaillèrent pendant quinze ans à ce magnifique édifice, et il coûta cinq millions six cent mille dinars (cinquante-six millions de francs). Les architectes les plus habiles des états du calife et de l’empire grec y furent employés. Six cents lampes suspendues par des chaînes d’or y répandaient un tel éclat qu’elles causaient aux musulmans des distractions; aussi furent-elles dans la suite remplacées par des lampes de fer.
[45] Cette prière se fait en tout temps, deux heures et demie avant le coucher du soleil.
[46] Le sorbet ou scherbet, comme prononcent les Arabes, est une boisson composée de jus de citron ou d’autres fruits, de sucre et d’eau, dans laquelle on fait dissoudre quelques pâtes parfumées.
[47] Les mahométans donnent ordinairement ce nom aux eunuques noirs.