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Les Mille Et Une Nuits Tome I

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Les Mille Et Une Nuits Tome I
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Il n’y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu’il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessaient de s’embrasser et de faire paraître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin: elle lui parla de la douleur que lui avait causée une si longue absence et des pleurs qu’elle avait versés. Le petit Agib, au lieu de fuir, comme à Damas, les embrassements de son père, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.

Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir était allé au palais, rendre compte au sultan de l’heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit de cette merveilleuse histoire, qu’il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec toute sa famille, et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances.

Le vizir Giafar ayant ainsi achevé l’histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun Alraschid: «Commandeur des croyants, voilà ce que j’avais à raconter à votre majesté.» Le calife trouva cette histoire si surprenante qu’il accorda sans hésiter la grâce de l’esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur qu’il avait de s’être privé lui-même malheureusement d’une femme qu’il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses esclaves, le combla de biens et le chérit jusqu’à sa mort… Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à paraître, quelque agréable que soit l’histoire que je viens de raconter, j’en sais une autre qui l’est encore davantage. Si votre majesté souhaite de l’entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu’elle en demeurera d’accord. Schahriar se leva sans rien dire et fort incertain de ce qu’il avait à faire: La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte de fort longues histoires, et quand une fois elle en a commencé une, il n’y a pas moyen de refuser de l’entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrais pas la faire mourir aujourd’hui; mais non: ne précipitons rien. L’histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu’elle m’a racontées jusqu’ici; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l’entendre; après qu’elle m’en aura fait le récit, j’ordonnerai sa mort.

C NUIT.

Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer l’histoire qu’elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole:

HISTOIRE DU PETIT BOSSU.

Il y avait autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un tailleur qui avait une très-belle femme qu’il aimait beaucoup et dont il était aimé de même. Un jour, qu’il travaillait, un petit bossu vint s’asseoir à l’entrée de sa boutique et se mit à chanter en jouant du tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l’entendre et résolut de l’emmener dans sa maison pour réjouir sa femme. «Avec ses chansons plaisantes, disait-il, il nous divertira tous deux ce soir.» Il lui en fit la proposition, et le bossu l’ayant acceptée, il ferma sa boutique et le mena chez lui.

Dès qu’ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avait déjà mis le couvert, parce qu’il était temps de souper, servit un bon plat de poisson qu’elle avait préparé. Ils se mirent tous trois à table; mais en mangeant, le bossu avala, par malheur, une grosse arête ou un os, dont il mourut en peu de moments, sans que le tailleur et sa femme y puissent remédier. Ils furent l’un et l’autre d’autant plus effrayés de cet accident, qu’il était arrivé chez eux et qu’ils avaient sujet de craindre que, si la justice venait à le savoir, on ne les punît comme des assassins. Le mari, néanmoins, trouva un expédient pour se défaire du corps mort. Il fit réflexion qu’il demeurait dans le voisinage un médecin juif, et là-dessus ayant formé un projet, pour commencer à l’exécuter, sa femme et lui prirent le bossu l’un par les pieds et l’autre par la tête, et le portèrent jusqu’au logis du médecin. Ils frappèrent à sa porte, où aboutissait un escalier très-raide par où l’on montait à sa chambre; une servante descend aussitôt même sans lumière, ouvre, et demande ce qu’ils souhaitent. «Remontez, s’il vous plaît, répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un homme bien malade pour qu’il lui ordonne quelque remède. Tenez ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d’argent, donnez-lui cela par avance, afin qu’il soit persuadé que nous n’avons pas dessein de lui faire perdre sa peine.» Pendant que la servante remonta pour faire part au médecin juif d’une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme portèrent promptement le corps du bossu au haut de l’escalier, le laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.

Cependant la servante ayant dit au médecin qu’un homme et une femme l’attendaient à la porte et le priaient de descendre pour voir un malade qu’ils avaient amené, et lui ayant remis entre les mains l’argent qu’elle avait reçu, il se laissa transporter de joie; se voyant payé d’avance, il crut que c’était une bonne pratique qu’on lui amenait et qu’il ne fallait pas négliger. «Prends vite de la lumière, dit-il à la servante, et suis-moi.» En disant cela il s’avança vers l’escalier avec tant de précipitation, qu’il n’attendit point qu’on l’éclairât, et venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si rudement qu’il le fit rouler jusqu’au bas de l’escalier. Peu s’en fallut qu’il ne tombât et ne roulât avec lui. «Apporte donc vite de la lumière, cria-t-il à sa servante.» Enfin elle arriva; il descendit avec elle, et trouvant que ce qui avait roulé était un homme mort, il fut tellement effrayé de ce spectacle, qu’il invoqua Moïse, Aaron, Josué, Esdras et tous les autres prophètes de sa loi. «Malheureux que je suis! disait-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J’ai achevé de tuer ce malade qu’on m’avait amené. Je suis cause de sa mort, et si le bon âne d’Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier.»

Malgré le trouble qui l’agitait, il ne laissa pas d’avoir la précaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu’un venant à passer par la rue, ne s’aperçût du malheur dont il se croyait la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit à s’évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. «Ah! c’est fait de nous, s’écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit, hors de chez nous, ce corps mort! Nous perdrons indubitablement la vie si nous le gardons jusqu’au jour. Quel malheur! Comment avez-vous donc fait pour tuer cet homme? – Il ne s’agit point de cela, repartit le juif; il s’agit de trouver un remède à un mal si pressant…» Mais, sire, dit Scheherazade en s’interrompant en cet endroit, je ne fais pas réflexion qu’il est jour. À ces mots elle se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte l’histoire du petit bossu:

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