Les Mille Et Une Nuits Tome I
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome I». Краткое содержание книги:
Il lut le cahier d’un bout à l’autre: il y trouva les dates de l’arrivée de son frère à Balsora, de son mariage, de la naissance de Bedreddin Hassan, et lorsque, après avoir confronté à ces dates celles de son mariage et de la naissance de sa fille au Caire, il eut admiré le rapport qu’il y avait entre elles et fait enfin réflexion que son neveu était son gendre, il se livra tout entier à la joie. Il prit le cahier et l’étiquette de la bourse, les alla montrer au sultan, qui lui pardonna le passé, et qui fut tellement charmé du récit de cette histoire, qu’il la fit mettre par écrit avec toutes ses circonstances, pour la faire passer à la postérité.
Cependant le vizir Schemseddin Mohammed ne pouvait comprendre pourquoi son neveu avait disparu; il espérait néanmoins le voir arriver à tous moments, et il l’attendait avec la dernière impatience pour l’embrasser. Après l’avoir inutilement attendu pendant sept jours, il le fit chercher par tout le Caire; mais il n’en apprit aucune nouvelle, quelques perquisitions qu’il en pût faire. Cela lui causa beaucoup d’inquiétude. «Voilà, disait-il, une aventure bien singulière! jamais personne n’en a éprouvé une pareille.»
Dans l’incertitude de ce qui pouvait arriver dans la suite, il crut devoir mettre lui-même par écrit l’état où était alors sa maison, de quelle manière les noces s’étaient passées, comment la salle et la chambre de sa fille étaient meublées. Il fit aussi un paquet du turban, de la bourse et du reste de l’habillement de Bedreddin, et l’enferma sous la clé… La sultane Scheherazade fut obligée d’en demeurer là parce qu’elle vit que le jour paraissait. Sur la fin de la nuit suivante elle poursuivit cette histoire dans ces termes:
LXXXVI NUIT.
Sire, le grand vizir Giafar continuant de parler au calife: «Au bout de quelques jours, dit-il, la fille du vizir Schemseddin Mohammed s’aperçut qu’elle était grosse, et en effet elle accoucha d’un fils dans le terme de neuf mois. On donna une nourrice à l’enfant, avec d’autres femmes et des esclaves pour le servir, et son aïeul le nomma Agib.
«Lorsque le jeune Agib eut atteint l’âge de sept ans, le vizir Schemseddin Mohammed, au lieu de lui faire apprendre à lire au logis, l’envoya à l’école chez un maître qui avait une grande réputation, et deux esclaves avaient soin de le conduire et de le ramener tous les jours. Agib jouait avec ses camarades: comme ils étaient tous d’une condition au-dessous de la sienne, ils avaient beaucoup de déférence pour lui, et en cela ils se réglaient sur le maître d’école, qui lui passait bien des choses qu’il ne pardonnait pas à eux. La complaisance aveugle qu’on avait pour Agib le perdit: il devint fier, insolent; il voulait que ses compagnons souffrissent tout de lui, sans vouloir rien souffrir d’eux. Il dominait partout, et si quelqu’un avait la hardiesse de s’opposer à ses volontés, il lui disait mille injures et allait souvent jusqu’aux coups. Enfin il se rendit insupportable à tous les écoliers, qui se plaignirent de lui au maître d’école. Il les exhorta d’abord à prendre patience; mais quand il vit qu’ils ne faisaient qu’irriter par là l’insolence d’Agib, et fatigué lui-même des peines qu’il lui faisait: «Mes enfants, dit-il à ses écoliers, je vois bien qu’Agib est un petit insolent; je veux vous enseigner un moyen de le mortifier de manière qu’il ne vous tourmentera plus; je crois même qu’il ne reviendra plus à l’école. Demain, lorsqu’il sera venu et que vous voudrez jouer ensemble, rangez-vous tous autour de lui, et que quelqu’un dise tout haut: Nous voulons jouer, mais c’est à condition que ceux qui joueront diront leur nom, celui de leur mère et de leur père. Nous regarderons comme des bâtards ceux qui refuseront de le faire, et nous ne souffrirons pas qu’ils jouent avec nous. Le maître d’école leur fit comprendre l’embarras où ils jetteraient Agib par ce moyen, et ils se retirèrent chez eux avec bien de la joie.
«Le lendemain, dès qu’ils furent tous assemblés, ils ne manquèrent pas de faire ce que leur maître leur avait enseigné. Ils environnèrent Agib, et l’un d’entre eux prenant la parole: «Jouons, dit-il, à un jeu, mais à condition que celui qui ne pourra pas dire son nom, le nom de sa mère et de son père, n’y jouera pas.» Ils répondirent tous, et Agib lui-même, qu’ils y consentaient. Alors celui qui avait parlé les interrogea l’un après l’autre, et ils satisfirent tous à la condition, excepté Agib, qui répondit: «Je me nomme Agib, ma mère s’appelle Dame de Beauté, et mon père Schemseddin Mohammed, vizir du sultan.»
«À ces mots, tous les enfants s’écrièrent: «Agib, que dites-vous? ce n’est point là le nom de votre père, c’est celui de votre grand-père. – Que Dieu vous confonde! répliqua-t-il en colère; quoi! vous osez dire que le vizir Schemseddin Mohammed n’est pas mon père!» Les écoliers lui repartirent avec de grands éclats de rire: «Non, non, il n’est que votre aïeul, et vous ne jouerez pas avec nous; nous nous garderons bien même de nous approcher de vous.» En disant cela ils s’éloignèrent de lui en le raillant, et ils continuèrent de rire entre eux. Agib fut fort mortifié de leurs railleries et se mit à pleurer.
«Le maître d’école, qui était aux écoutes et qui avait tout entendu, entra sur ces entrefaites, et s’adressant à Agib: «Agib, lui dit-il, ne savez-vous pas encore que le vizir Schemseddin Mohammed n’est pas votre père? Il est votre aïeul, père de votre mère Dame de Beauté. Nous ignorons comme vous le nom de votre père. Nous savons seulement que le sultan avait voulu marier votre mère avec un de ses palefreniers qui était bossu, mais qu’un génie coucha avec elle. Cela est fâcheux pour vous, et doit vous apprendre à traiter vos camarades avec moins de fierté que vous n’avez fait jusqu’à présent.»
Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu’il était jour, mit fin à son discours. Elle en reprit le fil la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:
LXXXVII NUIT.
Sire, le petit Agib, piqué des plaisanteries de ses compagnons, sortit brusquement de l’école et retourna au logis en pleurant. Il alla d’abord à l’appartement de sa mère, Dame de Beauté, laquelle, alarmée de le voir si affligé, lui en demanda le sujet avec empressement. Il ne put répondre que par des paroles entrecoupées de sanglots, tant il était pressé de sa douleur, et ce ne fut qu’à plusieurs reprises qu’il put raconter la cause mortifiante de son affliction. Quand il eut achevé: «Au nom de Dieu, ma mère, ajouta-t-il, dites-moi, s’il vous plaît, qui est mon père? – Mon fils, répondit-elle, votre père est le vizir Schemseddin Mohammed, qui vous embrasse tous les jours. – Vous ne me dites pas la vérité, reprit-il, ce n’est point mon père, c’est le vôtre. Mais moi, de quel père suis-je le fils?» À cette demande, Dame de Beauté rappelant dans sa mémoire la nuit de ses noces suivie d’un si long veuvage, commença de répandre des larmes, en regrettant amèrement la perte d’un époux aussi aimable que Bedreddin.
Dans le temps que Dame de Beauté pleurait d’un côté et Agib de l’autre, le vizir Schemseddin entra et voulut savoir la cause de leur affliction. Dame de Beauté lui apprit et lui raconta la mortification qu’Agib avait reçue à l’école. Ce récit toucha vivement le vizir, qui joignit ses pleurs à leurs larmes, et qui, jugeant par là que tout le monde tenait des discours contre l’honneur de sa fille, en fut au désespoir. Frappé de cette cruelle pensée, il alla au palais du sultan, et après s’être prosterné à ses pieds, il le supplia très-humblement de lui accorder la permission de faire un voyage dans les provinces du Levant, et particulièrement à Balsora, pour aller chercher son neveu Bedreddin Hassan, disant qu’il ne pouvait souffrir qu’on pensât dans la ville qu’un génie eût couché avec sa fille Dame de Beauté. Le sultan entra dans les peines du vizir, approuva sa résolution et lui permit de l’exécuter. Il lui fit même expédier une patente par laquelle il priait dans les termes les plus obligeants les princes et les seigneurs des lieux où pourrait être Bedreddin, de consentir que le vizir l’amenât avec lui.