Un homme pour le Roi
- Автор: Бенцони Жюльетта
- Серия: Игры в любовь и смерть #1
- Год: 1999
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Un homme pour le Roi». Краткое содержание книги:
- C'est sans importance... quoiqu'un verre de vin et une tranche de pâté, ou simplement de pain, ne me déplairaient pas. Je voudrais une chambre pour la nuit. En rentrant tout à l'heure chez moi, rue Ménars j'ai eu la désagréable surprise de trouver mon logis pillé de fond en comble. Impossible d'y dormir. Alors j'ai pensé à vous... Pour cette nuit seulement, bien sûr!
- Soyez tranquille, j'ai ce qu'il vous faut. Mais quant à dormir, j'espère que vous y arriverez... avec ce bruit ! Le décret pris aujourd'hui par la Convention agite tous les esprits ! Ces messieurs discutent depuis des heures. Certains sont pour, d'autres contre...
- Et la majorité ?
- Est plutôt pour. Vous le savez sans doute, les citoyens de la libre Amérique regardent, depuis son début, la Révolution française avec une certaine et bien naturelle sympathie...
Comme pour lui donner raison, un homme sortit de la salle et s'arrêta un instant au seuil pour achever sa phrase :
- ... et souvenez-vous que, dès le retour de Varennes, j'ai publié une " Adresse aux Français " pour les inciter à en finir avec le régime des rois. Elle a été placardée sur les portes de l'Assemblée dès le 1er juillet de cette année...
Puis, se détournant :
- Il nous faut encore quelques pintes de bière,
Mr. White ! Batz devenu soudain très pâle se plaça entre lui et l'hôtelier :
- Avez-vous vraiment besoin de cela, monsieur le député du Pas-de-Calais, pour convaincre votre auditoire que toute raison vient de vous ? Mettre le Roi en jugement, hein ? Est-ce ainsi que l'Amérique entend lui payer la dette de reconnaissance qu'elle a envers lui ?
L'homme qu'il apostrophait ainsi avait environ cinquante-cinq ans et il était sans doute le seul Américain que Batz détestât franchement. Peut-être parce qu'il ne l'était pas vraiment. C'était, en effet, peu de temps avant la révolte des " colons " d'Amérique contre l'Angleterre que Thomas Paine, alors âgé de trente-huit ans et originaire du Norfolk où il avait reçu une éducation quaker, avait fui sa terre natale et découvert l'Amérique. Il était devenu l'un des brandons de la révolution en gestation. Il avait alors offert ses services à l'armée, mais le Conseil de sécurité de Philadelphie avait préféré le nommer secrétaire de la commission des Affaires étrangères. A ce titre, il effectua plusieurs voyages en France pour obtenir l'aide financière et militaire de Versailles. Il s'y fit des amis et suivit avec passion les débuts de la Révolution dont il s'était fait l'ardent propagandiste, allant même jusqu'à retourner à Londres à ses risques et périls pour y mener campagne en faveur de la nouvelle France. Il put fuir juste à temps pour échapper à la police et assister, en France, au drame du 10 août. L'un des derniers actes de la Législative avait été de lui conférer la nationalité française après quoi quatre départements - l'Oise, l'Aisne, le Puy-de-Dôme et le Pas-de-Calais - souhaitèrent être représentés par lui à la Convention. Il avait choisi le dernier et, depuis, sa parole enflammée faisait merveille.
Au physique, c'était un homme de taille moyenne, maigre avec un long visage osseux, un long nez pointu, un front large et haut autour duquel flottait une chevelure grise " sans poudre et sans rouleaux ", des yeux enfoncés dont le regard semblait toujours plus ou moins sur la défensive. Immuablement vêtu de noir à peine éclairé d'une sorte de jabot blanc et court - il restait fidèle au style quaker de sa jeunesse -, il représentait un type d'homme que Batz détestait : une espèce d'apatride répétant volontiers que le monde était son pays, ce qui lui permettait de se mêler sans cesse des affaires des autres. En général pour y souffler la tempête. Gouverneur Morris, à qui il reprochait avec aigreur ses habitudes mondaines, son goût du faste et des jolies femmes, ne l'aimait pas beaucoup plus...
Le rencontrer à l'issue de la journée et de la soirée qu'il venait de vivre, c'était pour Batz la goutte d'eau faisant déborder le vase. Avoir devant lui l'un de ces conventionnels qui s'apprêtaient à traiter le roi de France comme un vulgaire gibier de potence et que celui-là fût étranger était plus qu'il n'en pouvait supporter. Jamais il n'avait éprouvé cette envie de meurtre qui faisait trembler ses poings crispés. L'autre, cependant, avait reçu l'algarade avec un calme parfait :
- Les dettes de l'Amérique ne me regardent plus, citoyen... Batz! Peut-être n'avez-vous pas encore compris que je suis français... comme vous !
- Non, monsieur. Pas comme moi parce que je le suis depuis des siècles. Vous l'êtes comme vous avez été américain : parce que cela vous arrange et que le camp du plus fort vous attire. Quel bon Américain vous étiez pourtant quand vous vîntes à Versailles avec le colonel Laurens pour " solliciter " un nouveau secours financier. Que l'on vous a accordé, d'ailleurs : vous êtes reparti avec deux millions en argent et deux cargaisons de matériel de guerre. Quel respect vous éprouviez alors pour ce roi dont vous avez voté la déchéance et que vous allez sans doute vous arroger le droit de juger !
- L'homme n'est rien. C'est le régime qui est haïssable et qui devait être détruit...
- Allez donc dire cela au roi d'Angleterre et à William Pitt ! Ils vous pendront haut et court, monsieur le renégat anglais ! Et à propos de pendaison, quelle sentence allez-vous préconiser pour le fils de Saint Louis ? La corde ? La guillotine comme pour les voleurs des joyaux de la Couronne ?
- La violence n'est pas mon fait... et nous n'en sommes pas là.
Un élan de fureur jeta Batz contre Paine dont il empoigna les revers pour approcher son visage presque à le toucher :
- Alors quand vous en serez là - car je jurerais que vous allez y venir, vous l'apôtre des Droits de l'homme -, n'oubliez pas ceci : si vous osez voter la mort, moi, Jean de Batz, qui lui ai voué ma vie, je vous tuerai !
Il était fou de rage. Jamais sa voix n'avait tonné à ce point. D'une poussée brutale il envoya le député du Pas-de-Calais dans les jambes de ceux que la dispute avait attirés hors du salon et qui regardaient sans mot dire, effrayés par la violence qui venait de se déchaîner devant eux. On aida Paine à se relever en attendant peut-être une autre explosion, mais soudain Batz se calma. Ses yeux étince-lants regardèrent son adversaire remettre de l'ordre dans sa toilette :
- Cela dit, fit-il en retrouvant son sourire insolent, je suis prêt à vous rendre raison.
- Un duel ? cracha Paine avec un regard venimeux. Je n'ai jamais pratiqué ce genre d'assassinat déguisé ! Et interdit par la loi !
- Et comme la loi c'est vous!... Eh bien, il ne vous reste, mon cher monsieur, qu'à me faire arrêter ! J'ai l'intention de dormir dans cette maison.
Tournant le dos à l'assistance toujours muette, il alla prendre la clef que lui tendait l'hôtelier avec un demi-sourire et s'élança vers l'escalier. Arrivé dans la chambre aux meubles clairs tendus de perse, il contempla le lit comme s'il était surpris de le trouver là. La fureur qui s'était emparée de lui avait chassé la fatigue. Il alla verser de l'eau dans la grande cuvette de faïence à fleurs et y baigna longuement son visage.
Il ne regrettait rien de ce qui venait de se passer, même s'il s 'était fait un ennemi de plus, même s'il devait un jour en payer les conséquences. Il admettait volontiers qu'il avait commis une sottise, mais cette explosion lui avait fait tant de bien ! A présent il allait dormir, et demain il reprendrait le fardeau dont sa fidélité l'avait chargé. Demain? Tout à l'heure le combat recommencerait... à moins que des sectionnaires ne l'attendent à sa sortie de l'hôtel pour le jeter en prison ! Trois minutes plus tard il dormait.