Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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16 juin 2015
Représentation aux Mathurins, grande lassitude. Soirée étrange. Leur attention disparaît au milieu de la pièce. Sentiment que le Rimbaud et le Baudelaire sont très bien passés. Je dirais même que je les ai saisis. J’ose amplifier « Le Bateau ivre ». Il me semble que les évocations et les images surgissent plus facilement pour le public, comme si l’amplitude vocale détachait les images. Avec tout le risque de charger la phrase, et la menace de la boursouflure, que je n’ai pas sentie. Je m’approche lentement d’une exécution plus précise, plus osée. C’est assez miraculeux de voir clair dans un morceau où je ne comprenais rien. Tout s’est bien passé avec les poèmes de l’enfance.
C’est avec Proust que j’ai eu cette sensation d’une marée qui se retire. Ma fatigue. La chaleur. Peut-être mon sentiment du public est-il exacerbé ? Toute la dernière partie, exécution sans magie.
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17 juin 2015
Représentation tout à fait correcte, aptitude ahurissante de la part du public à accepter la force des poèmes.
Pris un verre après le spectacle avec Yasmina Reza. Extrêmement touché par sa formule : « En écoutant ton spectacle, je me suis dit : voilà pourquoi je me sens française, c’est pour ça. » La langue et les écrivains.
Chapitre 2
Mes Guermantes
La langue vivante, je ne l’ai pas apprise à l’école. Elle courait, quand j’étais enfant, dans le quartier des Abbesses. Avec la bande.
Je reviens à la langue parlée, écrit Paul Valéry. Croyez-vous que notre littérature, et singulièrement notre poésie, ne pâtisse pas de notre négligence dans l’éducation de la parole ? […] Cependant qu’on exige le respect de la partie absurde de notre langage, qui est sa partie orthographique, on tolère la falsification la plus barbare de la partie phonétique, c’est-à-dire la langue vivante…[6]
La bande, c’était des gens violents qui avaient une langue. Une chose qui me fascinait dans ce regroupement d’individus, c’est qu’ils formaient une masse. La police avait des hésitations à aller se promener dans ce coin-là. Ils se donnaient rendez-vous au coin de la rue Houdon et de la rue des Abbesses ou alors sur la place du métro. Une trentaine ou une quarantaine de garçons, de mecs. Ça ne rigolait pas : la bagarre était leur seule expression. Il y avait du bruit, de la violence, du mouvement, de la fumée : une sorte de place Jemaa el-Fna. J’avais accès à eux grâce à des filiations de concierge de la rue Ramey. Ce n’était pas évident de les atteindre. C’est par eux que la puissance de l’oralité m’a été révélée. « On s’arrache », entendait-on sous le métro. Ils n’avaient jamais lu Valéry mais quand ils disaient « on s’arrache », j’avais l’image des pieds qui se décollent du goudron.
Le verlan, le louchébem vingt ans avant Renaud composaient un cocktail inimitable, un alcool violent. Je ratais tout dans la langue officielle, je réussissais tout dans la langue parallèle. L’agencement des mots et des sons formait ma première partition. Je n’allais pas entendre la Berma dire Racine (je ne connaissais ni l’un, ni l’autre, ni Proust) mais quand pour la première fois j’ai entendu « Mais dis donc, tu te dérobes ? », ce fut comme une révélation. « Tu te dérobes ? » lançaient les mecs à celui qui refusait soit une virée au bordel ou aux Champs-Élysées, soit de les accompagner acheter une chemise chez Tati. « J’ai besoin d’un tee-shirt », « J’ai pas envie de t’accompagner, répondait l’autre, arrête de me faire iech. » « Tu te dérobes ? »[7] Tout est là, dans ce « tu te dérobes ? » à cause d’un tee-shirt. Dramatiser ce qui n’a aucun sens. « Tu te dérobes ? » Tout un code social qui accompagnait ces quelques lettres : appartenance, force du groupe, crainte de la disgrâce. « Tu te dérobes ? » Pas du Bruant, ni du Poulbot, mais la langue des aristos de la rue. Mes Guermantes.
Un autre monde. Il faut dire que ce n’est pas rue du Bac que ça a commencé. Mais très loin de chez Gallimard, là-bas, au-delà de Saint-Lazare. Par la faute d’une ligne d’autobus. La ligne 80. Ce n’est pas rien, la ligne 80. Les gens appellent ça un « moyen de transport ». Ils y montent et y descendent sans voir que d’une station à l’autre la machine à plateforme est devenue une ignominie mécanique et technicienne et que le parcours est souvent celui de toute une existence. Au début, on a 14 ans, on est sur la plateforme, on en a plein les yeux, les rues défilent.
Le parcours du 80, c’est l’acte fondateur de ma Maman.
Avec ma mère, écrit Céline dans Voyage au bout de la nuit, nous fîmes un grand tour dans les rues proches de l’hôpital, une après-midi, à marcher en traînant dans les ébauches des rues qu’il y a par là.
Ma mère dort avec mon père au cimetière de Montmartre. Pas loin de Guitry. Pas loin de Truffaut. En dessous du pont Caulaincourt, sur le parcours du 80.
Avec ma mère, nous en fîmes des grands tours. Elle était fille de l’Assistance publique à Nevers. Elle n’avait pas de parents. Elle s’était mariée avec un homme qui au retour de la guerre était devenu fou : il ne la reconnaissait pas. Ces deux misères s’étaient retrouvées, il en est sorti trois enfants. J’ai deux frères, mais j’ai eu la folie de penser que j’étais le seul. De là vient mon dévorant désir d’être le préféré.
Le soir, j’aidais mes parents pour les livraisons. Je montais les marches du passage Cottin en portant les cageots de fruits et de légumes. Plus on grimpait, plus l’horizon s’élargissait, plus l’air se purifiait. L’escalier social possède celui qui le monte. Ma mère avait une belle clientèle, tout le haut Montmartre. J’allais livrer les dames dans le haut Lamarck. Le haut Lamarck. On avait l’impression d’être dans les hauteurs de Nice. Je montais, je montais, j’accédais. Là-haut. Les appartements étaient vastes, tout était aéré. Je ne connaissais pas encore la phrase de Michel Audiard — « Moi, le pognon, ça m’émeut » —, mais j’éprouvais une émotion indescriptible.
Le 80, au départ, ce n’était qu’une station sous la mairie du 18e. C’est aussi le dépôt. Les bus y soufflent comme des chevaux qui attendent de sortir. Des bêtes au repos. Une étable. Gamins, on restait à quai sans monter dedans : la colline suffisait. Rue Chevalier-de-La-Barre, il y avait un ruisseau. « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache [c’est-à-dire la flaque], écrit Rimbaud dans “Le Bateau ivre”, noire et froide où vers le crépuscule embaumé un enfant accroupi plein de tristesses… » L’enfant accroupi, c’était vraiment Robert, c’était moi. Il n’était pas plein de tristesse, sûrement plein d’angoisse. « Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche un bateau frêle comme un papillon de mai. »[8] Mon bateau de papier partait sur la mer immense. On grimpait et on dévalait la butte. Les troupes à casquette du fascisme touristique ne l’avaient pas encore envahie.
Le collège alors n’était pas automatique. Le parcours naturel ce n’était pas CM1, CM2, 6e. Il y avait l’élite qui allait au collège et le reste allait en troupeau à l’école des pauvres : les ratés.
Toute une vie, toute la vie, sépare l’école communale du lycée… écrit Céline. Les uns sont de plain-pied, dès l’origine, dans l’expérience, les autres seront toujours des farceurs… […] Ils ont fait la route en auto, les mômes de la communale, à pompes…[9]
6
Paul Valéry, Le Bilan de l’intelligence, Allia, 2011, p. 51–52.
7
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Folio, Gallimard, 2010, p. 95. © Éditions Gallimard pour toutes les citations suivantes de ce titre.
8
Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 165.
9
Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, op. cit., p. 164.