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Intrigue à Giverny

Электронная книга - «Intrigue à Giverny». Краткое содержание книги:

Après Bayeux, Versailles et Venise, voici Pénélope à Giverny, la patrie de Claude Monet. Notre intrépide conservatrice-détective assiste à un dîner au musée Marmottan-Monet, au cours duquel elle rencontre deux spécialistes de l'œuvre du grand impressionniste. Le lendemain, l’une, une religieuse, a disparu, alors que l’autre, une Américaine, est retrouvée égorgée. Wandrille, le compagnon-journaliste de Pénélope, est à Monaco où il couvre le mariage du prince Albert et de Charlène. Dans la principauté se prépare aussi la vente d’une toile de Monet. Vrai ou faux ? Le peintre, ami de Clemenceau, était-il vraiment l’homme tranquille qu’on connaît ? Un quatrième volume des Enquêtes de Pénélope aussi drôle qu’érudit.
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— Oui, ceux du début, bien sûr, proches de la naissance de l’impressionnisme. Mais depuis dix ans on aime plutôt collectionner ceux de la fin, les séries des meules, des peupliers, impossible de trouver aujourd’hui une cathédrale de Rouen sur le marché.

— Et aujourd’hui, alors, c’est cela le plus recherché ? Le Graal ?

— On pourrait imaginer encore mieux… Je crois, Pénélope, qu’un dos de saumon cherche à se faufiler entre sœur Marie-Jo et vous. À toute aventure, il faut un hors-d’œuvre, servez-vous, le menu dit “à la crème fraîche de la ferme Saint-Siméon”…

— Je vous laisse la crème des impressionnistes. “Imaginer mieux”, disiez-vous ?

— Oui, une série complète, ou une sous-série : le collectionneur qui posséderait cinq ou six meules sous la neige, ou celui qui aurait une suite de toiles, trois ou quatre, peintes d’un même balcon à Londres à différentes heures de la journée et qu’on aurait oubliées… À partir d’une certaine date Monet ne peint plus de l’espace, il peint du temps.

— Et c’est de l’argent ! glousse la voisine.

— Avoir une “série” de Monet, chez soi, comme au musée d’Orsay, trois ou quatre tableaux avec différentes lumières, c’est cela le Graal, mais c’est impossible… »

Pénélope s’est peu servie. Elle commence un léger régime, que ce genre de circonstances met en péril. Après le saumon, vient la poularde « Giverny » aux champignons de Vernon et aux « truffes des Macchiaioli de Toscane ».

À voix basse, maître Vernochet, qui se penche vers elle en lui servant du vin de Loire, le préféré de Monet et de son ami Clemenceau, lui explique pourquoi à la table d’honneur il y a Dorothée, « l’idole de votre enfance », l’animatrice du « Club Dorothée » à la télévision — quand elle va dire ça à Wandrille : « Le nom de famille de Dorothée est Hoschedé, elle se rattache me semble-t-il à la famille d’Alice Monet, dont le premier mari était Ernest Hoschedé, glisse le commissaire-priseur avec un sourire. Et là, à gauche, c’est Sophie Renoir, qui avait eu un césar dans je ne sais plus quel film d’Éric Rohmer. Vous voyez, les familles des impressionnistes sont toujours là. Il faudrait comprendre ce qu’ils doivent à leurs ancêtres. Je crois à la psychogénéalogie, c’est bien plus fiable que la psychanalyse, surtout pour nous qui aimons le passé. Vous savez, vous, quel est l’ancêtre qui vous empêche d’agir, ou celui pour lequel, sans le savoir, vous vous donnez tant de mal ? »

Pénélope s’amuse, elle a eu la chance de tomber à la bonne table, on parle de peinture, de collectionneurs et de marchands, on boit du bon vin et les ombres des serveurs se découpent avec art sur les murs tendus de soie bleu pâle. Elle laisse sa pensée errer sans écouter vraiment. Elle regarde ces visages qui l’entourent, elle se dit qu’il faut qu’elle parle un peu, par politesse, avec sa voisine de gauche, la religieuse.

Si seulement elle avait entamé une conversation avec elle à ce moment-là. Mais son oreille s’était égarée un instant.

Antonin Dechaume a la gouaille des faubourgs, vestige d’une époque où il n’y avait pas encore les banlieues. Sa voix porte, il couvre les accents d’adjudicateur de Vernochet :

« Des faux Monet, mais on nous en apporte dix par semaine ici, dans mon bureau ! Hier, on a encore reçu un lot de photos, toute une documentation plutôt bien faite pour une toile sortie d’un stock des Ports Francs de Genève. Les Ports Francs de Genève, c’est la plus grande exposition d’œuvres d’art au monde ! Vous savez bien sûr qui décidera si c’est un vrai Monet ou non ? Ce n’est pas moi, il y a tout un protocole d’expertises et de contre-expertises. Sauf si le tableau est dans le catalogue de Wallenstein, là tout est dit, inutile de creuser plus… »

C’est alors que la conversation cessa net et que le directeur, avec angoisse, regretta de ne pas avoir allumé les bougies. Toutes les lumières venaient de s’éteindre.

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Nuit de fric-frac à Giverny

Giverny, dimanche 19 juin 2011

Il a actionné l’olive électrique dans un demi-sommeil. Il regarde sa chambre sans étonnement — depuis six mois, il arrive à se lever sans croire qu’il est au Japon, mais là c’est brutal.

Le fracas a réveillé le vieil homme. Est-ce dans sa petite maison ? Ce corps de logis, la ferme Duboc, qui abrite l’administration et quelques chambres ? Les murs en toile de Jouy bleue, avec la petite bergère courtisée par le petit berger, le rassurent. Il a fait un cauchemar. Ce décor n’a pas été changé depuis la réhabilitation de la ferme, mais c’est le goût de toute une époque. Il faudra le garder, si on fait des travaux ici.

Si le bruit venait plutôt de la maison de Monet, à côté ? La nuit tout est verrouillé. Il ouvre la fenêtre. La pluie est de plus en plus forte, et l’orage n’a pas encore éclaté. Tout est noir dehors.

La carte postale pour touristes est loin : cette nuit, cette longue façade qui fuit dans l’ombre a l’air d’une maison hantée. Il hésite à appeler le gardien.

À Kitagawa, chez lui, il aimait les orages. Il arrivait même à les peindre, en quelques traits de pinceau, du temps où il était élève calligraphe à Kyoto.

Kitagawa, cette bourgade au fond du Japon, sur l’île de Shikoku, c’est sa patrie. Il est né là. On y a édifié une seconde maison de Monet, un double de Giverny, avec l’étang aux nymphéas, les mêmes fleurs et les mêmes carreaux bleus dans la cuisine. Kintô Fujiwara avait suivi le chantier, avec passion. Giverny venait d’être restauré de manière exemplaire. La maison de Monet, la vraie, tombait en ruine, tout était moisi, elle était quasiment vide, le jardin était un herbage, l’étang un marais. Tout avait été reconstitué d’après les tableaux et les photographies anciennes. La nature avait été copiée sur des œuvres d’art — voilà pourquoi il avait été très facile de dupliquer l’ensemble au pays du Soleil levant.

Il avait été dans la première équipe qui anima la reproduction japonaise. Il poursuivait en même temps son œuvre de peintre, certain au fond de lui qu’il allait terrasser ses rivaux et devenir un des plus grands paysagistes actuels. Le maître des nuages.

Second bruit, cette fois comme si quelqu’un sautait du mur, des pierres qui tombent. C’est peut-être un chat. Il déteste les chats. Il n’ose pas demander au régisseur de les faire tuer discrètement, il a peur que cela le rende impopulaire aux yeux du petit personnel. Et il y a ses chers touristes, ces veaux qui achètent les calendriers des nymphéas, ils aiment forcément tous aussi les petits chats. L’orage vient d’éclater et couvre tout. Kintô se redresse.

Escalader le mur, c’est facile, et le système de sécurité n’est pas du dernier cri — pourquoi investir dans une protection inutile ? Il n’y a rien à voler dans la maison de Monet. Un pichet en cuivre, une assiette, une chaise peinte en jaune, ça n’a de valeur que grâce à l’ensemble, parce qu’on est chez Monet, et que tout cela lui a — plus ou moins — appartenu. Hors d’ici, ces objets ne valent plus rien, on aurait les mêmes dans toutes les brocantes et vide-greniers des villages voisins.

Les estampes japonaises ont été depuis longtemps remplacées par des fac-similés, les originaux sont dans un coffre à la Banque de France et les tableaux qu’on vient de suspendre aux murs, pour restituer l’atmosphère, sont des reproductions plutôt bonnes, sans valeur. Toute la presse l’a dit et redit, Kintô y a veillé. Cambrioler Giverny, c’est perdre son temps.

Voilà pourquoi, à Giverny, le directeur dort bien. Il a décidé d’aimer tout le monde, les villageois, les commerçants, la petite troupe internationale des « volontaires » qui viennent travailler au jardin, il les voit à peine. Il a un mot pour chacun, son allure de momie bienveillante le sert bien, on l’adule.

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