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Электронная книга - «Un homme pour le Roi». Краткое содержание книги:

Un homme pour le Roi
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Même si la partie, depuis la chute de la royauté, offrait un côté pittoresque et plutôt amusant. Comme il ne pouvait plus être question de reines, de rois ou de valets, les cartes avaient reçu de nouvelles appellations et l'on entendait ce genre de dialogue : " J'ai un quatorze de citoyennes ", à quoi l'adversaire répondait " Ça ne vaut pas ; j'ai un quatorze de tyrans "...

C'était tout juste ce que venait d'annoncer l'un des joueurs lorsque la silhouette de Devaux apparut derrière les vitres de l'établissement, faisant de grands signes. Les trois hommes se levaient pour le rejoindre au moment où un individu enveloppé d'un châle et coiffé d'un bonnet rouge enfonça presque la porte en clamant :

- Citoyens! J'apporte la meilleure des nouvelles! Aujourd'hui, 3 décembre, la Convention vient de décréter que Capet sera traduit devant elle pour y être jugé et recevoir la punition de ses crimes ! Vive la Nation !

Il arracha son bonnet et le lança en l'air avec un assortiment de cris qui se voulaient joyeux mais n'avaient pas grand-chose d'humain. Une partie de la salle les reprit en écho-pourtant ce ne fut pas l'unanimité. Certains continuèrent leur conversation comme si de rien n'était et les joueurs de piquet poursuivirent leur partie. Batz et ses amis quittèrent le Corazza à la suite de Morris qui étayait sa jambe de bois avec une belle canne d'ébène à pommeau d'or. C'était, comme Batz, un homme élégant et raffiné, détails que nul ne se fût permis de lui reprocher, tant son allure per- sonnelle commandait la distance et le regard froid de ses yeux gris, le respect.

Sous la galerie, ils trouvèrent Devaux visiblement très inquiet :

- Le chevalier d'Ocariz a été enlevé, leur jeta-t-il. J'arrive de sa maison de la Chaussée-d'Antin. Sa femme est affolée...

- Enlevé ? Comment cela ? demanda Batz.

- Oh, de la façon la plus simple qui soit. Deux hommes sont venus chez lui qui se disaient envoyés par son ami Le Coulteux. Ils l'ont fait monter dans une voiture qui attendait à la porte et ils sont partis...

- Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il s'agit d'un enlèvement ?

- Quand on emmène quelqu'un faire un tour de promenade, il est bien rare qu'on l'y invite en lui enfonçant la gueule d'un pistolet dans les côtes. Mme d'Ocariz a tout vu d'une fenêtre. Heureusement, c'est une femme solide qui ne s'affole pas. J'ai dû la laisser pour venir vous prévenir puisque vous attendiez son époux. Elle est partie en même temps que moi pour se rendre chez Le Coulteux. Les ravisseurs, en effet, étaient censés venir de chez lui.

- Elle ne croit pas cette sottise, j'imagine? Mais, de toute façon, Le Coulteux lui sera de bon conseil...

- Qui peut avoir fait ça? demanda Benoist d'Angers. Danton?

- Cela m'étonnerait. Danton est une brute intelligente. Il n'emploie pas ces moyens-là. S'il en voulait à Ocariz, il l'aurait convoqué à son ministère et là il l'aurait fait arrêter, mais au grand jour. Messieurs, ajouta-t-il avec un soupir, il me faut vous quitter. Je dois voir quelqu'un...

- Et notre affaire ?

- Pour l'instant, il faut d'abord récupérer Ocariz...

- Comme vous voudrez, fit Gouverneur Morris. Voulez-vous que je vous emmène ? J'ai ma voiture.

- Non, merci. Un fiacre fera l'affaire. Emmenez plutôt Devaux et Benoist, et allez demander à souper à Marie. Elle sera heureuse de vous voir...

- Ah, moi aussi! s'écria l'Américain soudain épanoui. J'adore Marie!

- Je vous rejoindrai...

- Vous ne voulez pas que j'aille avec vous, monsieur? demanda Devaux, toujours un peu inquiet lorsque son chef partait pour quelque expédition solitaire.

- Non, je ne vais courir aucun danger, mon cher Devaux. Je vais seulement voir un vieil ami.

Laissant les autres rejoindre la voiture de l'ambassadeur, il resta debout à l'entrée de la place du Palais-Égalité, cherchant des yeux un fiacre. Il en trouva un mais, pendant sa brève attente, il n'aperçut pas l'homme, enveloppé d'un manteau noir, qui était sorti du café Corazza peu de temps après lui. Quand le fiacre eut chargé Batz, le suiveur tira un sifflet de sa poche et fit entendre deux sons brefs auxquels répondit l'arrivée presque immédiate d'un cabriolet qui devait attendre quelque part. L'inconnu y monta :

- Suis la voiture, là-bas ! L'un derrière l'autre, à distance raisonnable, les deux attelages prirent la rue " Honoré " en direction de la place de Grève et gagnèrent la rue des Blancs-Manteaux. Là, Batz ordonna à son cocher de l'attendre et pénétra sous le porche d'un bel hôtel du siècle précédent qui se trouvait être voisin du Mont-de-Piété. C'était la demeure de celui qui, quinze ans plus tôt, avait proposé à Louis XVI et créé avec son approbation cet organisme de prêts sur gages dûment contrôlés, qui rendait les plus grands services. La Commune venait de le supprimer comme immoral et constituant un monopole royal. A la grande joie, bien entendu, des usuriers dont le lucratif commerce fleurissait de nouveau... Cet homme, c'était l'avant-dernier lieutenant général de police du royaume, le dernier ayant été l'incapable Thiroux de Crosnes bien vu de la Reine. Il se nommait Jean-Charles Le Noir et il était sans doute encore l'un des mieux renseignés de France car, durant son " ministère ", il s'était attaché bien des reconnaissances obscures ou illustres. Ainsi de Mirabeau et de la belle Sophie de Monnier poursuivis par lettres de cachet et dont il avait adouci de son mieux la captivité tout en élaguant l'instruction; ainsi de Beaumarchais qui, jeté à Saint-Lazare en mars 1785 pour un écrit insultant, avait trouvé en lui un interlocuteur compréhensif qui lui avait évité les châtiments corporels alors en usage dans cette prison. Totalement dépourvu de cruauté et de méchanceté, Le Noir avait toujours su discerner une certaine justesse dans la protestation. De même, il avait toujours su choisir ses informateurs. D'esprit délié, fin observateur de la race humaine et doué d'un véritable sens de l'humour, il n'avait montré aucune humeur quand, en plein procès du collier de la Reine, on lui avait ôté sa lieutenance pour avoir fait preuve d'une certaine indulgence envers le cardinal de Rohan, ce que n'avait pas admis Marie-Antoinette aveuglée par sa haine. Ce grand policier s'était retrouvé administrateur des Bibliothèques du Roi ; il n'en avait pas moins continué à s'intéresser discrètement à ce qui se passait dans Paris et dans les provinces grâce à l'importante correspondance échangée avec de multiples amis. Par la suite, il avait été député de la noblesse aux États généraux. C'est là qu'il avait rencontré Jean de Batz, revenu d'Espagne où il avait accompli plusieurs missions au service du Roi et il se retrouvait avec le grade commode de colonel " à la suite " des dragons de la Reine. Peut-être parce qu'elle le soupçonnait de savoir trop de choses sur trop de gens et parce qu'il était resté populaire, la Révolution le laissait vivre en paix... Il reçut son jeune ami - Le Noir avait alors soixante ans - dans la grande pièce servant de cabinet de travail et où il avait entassé, dans un apparent désordre, les nombreux dossiers qu'il avait emportés en quittant le bel hôtel de la rue des Capucines attribué au lieutenant général de police. Cela dégageait pas mal de poussière; pourtant, la silhouette mince et vive de M. Le Noir n'en apparaissait pas moins toujours impeccable dans ses vêtements sombres de bon faiseur et le linge éblouisssant de blancheur qui en dépasssait. Il n'avait pas renoncé à la perruque dont la queue se nouait d'un ruban noir mais elle convenait à son visage maigre aux pommettes hautes dont les traits fins s'alourdissaient avec l'âge mais dont les yeux bruns n'avaient rien perdu de leur vivacité derrière les verres de leurs lunettes...

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