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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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Du côté est, dans un renfoncement entre deux piliers, une grande porte s’ouvrait à bonne hauteur au-dessus du sol ; elle-même était surmontée d’une fenêtre aux volets clos donnant sur un balcon entouré de barres de fer. Un escalier de vingt-sept larges marches, sculptées par un art inconnu dans la même pierre noire, montait jusqu’au seuil de la porte. C’était là l’unique entrée de la tour ; mais ses murs escarpés étaient ajourés de nombreuses fenêtres rentrées, hautes et élancées : vers le sommet, elles scrutaient l’horizon comme des yeux exigus dans la face abrupte des cornes.

Gandalf et le roi mirent pied à terre au bas de l’escalier. « Je vais monter, dit Gandalf. Ce n’est pas la première fois que j’entre à Orthanc ; le péril m’est connu. »

« Et je monterai aussi, dit le roi. Je suis fort âgé, et plus aucun péril ne m’effraie. Je désire parler à l’ennemi qui m’a causé un si grand tort. Éomer m’accompagnera, et veillera à ce que mes vieux pieds ne bronchent point. »

« Comme vous voudrez, dit Gandalf. Aragorn viendra avec moi. Que les autres nous attendent au bas de l’escalier. Ils verront et entendront assez de choses, s’il y a quelque chose à voir ou à entendre. »

« Nenni ! rétorqua Gimli. Legolas et moi souhaitons voir les choses de plus près. Nous sommes ici les seuls représentants de nos peuples respectifs. Nous monterons nous aussi derrière vous. »

« Venez, alors ! » dit Gandalf ; et sur ce, il gravit les marches avec Théoden à ses côtés.

Les Cavaliers du Rohan, de part et d’autre de l’escalier, remuaient sur leur selle, jetant des regards méfiants vers la tour et craignant pour leur seigneur. Merry et Pippin, assis sur la première marche, furent envahis d’un sentiment d’insignifiance et d’insécurité.

« Un demi-mille gluant d’ici à la porte ! marmonna Pippin. J’aimerais bien pouvoir m’en retourner au corps de garde sans être vu ! Pourquoi sommes-nous venus ? Personne ne nous a rien demandé. »

Gandalf s’arrêta à la porte d’Orthanc et la frappa avec son bâton. Elle résonna d’un son caverneux. « Saruman, Saruman ! cria-t-il d’une voix forte et autoritaire. Saruman, montre-toi ! »

Ses appels restèrent quelque temps sans réponse. Enfin, les volets s’ouvrirent à la fenêtre du dessus, mais personne ne se voyait dans la sombre ouverture.

« Qui est là ? demanda une voix. Que voulez-vous ? »

Théoden sursauta. « Je connais cette voix, dit-il, et je maudis le jour où je l’écoutai pour la première fois. »

« Va chercher Saruman, puisque te voilà maintenant son valet de pied, Gríma Langue de Serpent ! dit Gandalf. Et ne nous fais pas perdre notre temps ! »

La fenêtre se referma. Ils attendirent. Soudain une autre voix s’éleva, douce et mélodieuse – son timbre même, un enchantement. Ceux qui, sans méfiance, prêtaient l’oreille à cette voix étaient rarement capables de rapporter les mots entendus ; et quand ils le pouvaient, ils s’étonnaient, car ces mots leur semblaient alors sans grand pouvoir. Pour la plupart, ils se rappelaient seulement combien il était agréable d’entendre parler la voix : tout ce qu’elle disait paraissait sage et raisonnable, et le désir s’éveillait en eux, par le plus vif assentiment, de paraître sage à leur tour. Quand d’autres prenaient la parole, ils semblaient, par comparaison, frustes et indélicats ; et s’ils contredisaient la voix, la colère enflammait le cœur de ceux qui étaient sous le charme. Pour certains, le charme n’opérait que si la voix s’adressait à eux ; autrement, ils avaient le sourire de ces hommes qu’un tour de prestidigitateur ne parvient pas à tromper, alors que d’autres en restent bouche bée. Dans bien des cas, le seul son de la voix suffisait à les subjuguer ; et pour ceux qui étaient conquis, le charme persistait même quand ils étaient au loin, et ils entendaient toujours cette voix douce leur chuchoter à l’oreille avec instance. Mais nul n’y restait insensible ; nul ne rejetait ses ordres et ses prières sans un effort de l’esprit et de la volonté, tant que son détenteur en gardait la maîtrise.

« Alors ? dit-elle à présent d’un ton doucement interrogateur. Pourquoi venir troubler mon repos ? Ne puis-je avoir un seul moment de paix, de nuit comme de jour ? » C’était le ton d’une âme bienveillante heurtée par l’injustice de son sort.

Ils levèrent des yeux ahuris, car ils ne l’avaient pas entendu approcher ; et ils virent derrière la balustrade une forme qui les regardait d’en haut : un vieillard, drapé d’une ample cape de couleur indéfinissable, car elle changeait de ton chaque fois qu’ils promenaient le regard, ou quand le vieillard bougeait. Il avait le visage long et le front haut, des yeux noirs et profonds, difficiles à sonder ; bien qu’ils eussent alors un air grave et bienveillant, un peu las. Il avait la barbe et les cheveux blancs, mais des mouchetures de noir se voyaient encore au pourtour des lèvres et des oreilles.

« Semblable et dissemblable à la fois », marmonna Gimli.

« Mais allons donc, dit la douce voix. Il en est au moins deux parmi vous que je connais de nom. Gandalf, je le connais trop bien pour espérer vraiment qu’il soit venu quérir mon aide ou mes conseils. Mais vous, Théoden, Seigneur de la Marche du Rohan, vous vous signalez par vos nobles emblèmes, et plus encore par les beaux traits de la Maison d’Eorl. Ô digne fils de Thengel le trois fois renommé ! Pourquoi n’être pas venu plus tôt et en ami ? J’ai grandement désiré vous voir, roi entre les rois des terres de l’Ouest, en particulier ces dernières années, pour vous délivrer des conseils malavisés, souvent mauvais, dont je vous voyais accablé ! Est-il trop tard, à présent ? En dépit des torts qui m’ont été causés, et dont les hommes du Rohan ne sont, hélas ! pas innocents, je voudrais quand même vous sauver, et vous préserver de la ruine qui vous attend inévitablement, si vous suivez cette route sur laquelle vous êtes engagé. Car je suis bien le seul à pouvoir vous aider, maintenant. »

Théoden ouvrit la bouche comme pour prendre la parole, mais il resta muet. Il leva la tête vers la figure de Saruman qui le scrutait de ses yeux sombres et graves ; puis il se tourna vers Gandalf debout à ses côtés, et parut hésiter. Gandalf ne fit aucun signe ; il se tint silencieux comme une pierre, tel un homme attendant patiemment un signal qui n’est pas encore venu. Les Cavaliers remuèrent, accueillant les paroles de Saruman avec un murmure d’approbation ; et bientôt, ils tombèrent eux aussi dans le silence, comme ensorcelés. Ils avaient l’impression que Gandalf n’avait jamais eu pour leur seigneur de paroles aussi justes, ni aussi belles. Que tous ses échanges avec Théoden étaient empreints d’arrogance et de brusquerie. Et une ombre envahit leur cœur, la crainte d’un grave péril : la fin de la Marche, au milieu de ténèbres où Gandalf les conduisait ; alors que Saruman leur montrait une porte de sortie qu’il tenait à demi ouverte, de sorte qu’un rayon de lumière en émanait. Le silence s’appesantit.

Ce fut Gimli le nain qui s’exclama tout à coup. « Les paroles de ce magicien sont sens dessus dessous, grogna-t-il, agrippant le manche de sa hache. Dans la langue d’Orthanc, aider signifie ruiner, et sauver veut dire tuer, cela crève les yeux. Mais nous ne sommes pas venus quémander. »

« Paix ! » dit Saruman ; et l’espace d’un instant, sa voix se fit moins doucereuse, et une lueur étincela dans ses yeux avant de disparaître. « Je ne m’adresse pas encore à vous, Gimli fils de Glóin, dit-il. Votre patrie est loin d’ici, et les troubles de ce pays ne vous concernent guère. Mais ce n’est pas votre faute si vous vous retrouvez mêlé à ceux-ci ; ainsi, je ne vous reprocherai pas le rôle que vous avez pu y jouer – un rôle valeureux, à n’en point douter. Mais permettez-moi je vous prie de parler d’abord au Roi du Rohan, mon voisin, et naguère mon ami.

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