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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Le roi Armanos ne manqua pas de voir encore la reine sa fille ce jour-là, et il la trouva dans les pleurs et dans les larmes. Il n’en fallut pas davantage pour lui faire connaître le sujet de son affliction. Indigné de ce mépris, à ce qu’il s’imaginait, dont il ne pouvait comprendre la cause: «Ma fille, lui dit-il, ayez encore patience jusqu’à la nuit prochaine, j’ai élevé votre mari sur mon trône, je saurai bien l’en faire descendre et le chasser avec honte s’il ne vous donne la satisfaction qu’il doit. Dans la colère où je suis de vous voir traitée si indignement, je ne sais même si je me contenterai d’un châtiment si doux. Ce n’est pas à vous, c’est à ma personne qu’il fait un affront si sanglant.»

Le même jour, la princesse Badoure rentra fort tard chez Haïatalnefous, comme la nuit précédente; elle s’entretint de même avec elle, et voulut encore faire sa prière pendant qu’elle se coucherait. Haïatalnefous la retint, et l’obligea de se rasseoir. «Quoi! dit-elle, vous prétendez donc, à ce que je vois, me traiter encore cette nuit comme vous m’avez traitée les deux dernières? Dites-moi, je vous supplie, en quoi peut vous déplaire une princesse comme moi, qui ne vous aime pas seulement, mais qui vous adore, et qui s’estime la princesse la plus heureuse de toutes les princesses de son rang, d’avoir un prince si aimable pour mari? Une autre que moi, je ne dis pas offensée, mais outragée par un endroit si sensible, aurait une belle occasion de se venger en vous abandonnant seulement à votre mauvaise destinée; mais quand je ne vous aimerais pas autant que je vous aime, bonne, et touchée du malheur des personnes qui me sont le plus indifférentes, comme je le suis, je ne laisserais pas de vous avertir que le roi mon père est fort irrité de votre procédé, qu’il n’attend que demain pour vous faire sentir les marques de sa juste colère si vous continuez. Faites-moi la grâce de ne pas mettre au désespoir une princesse qui ne peut s’empêcher de vous aimer.»

Ce discours mit la princesse Badoure dans un embarras inexprimable. Elle ne douta pas de la sincérité d’Haïatalnefous: la froideur que le roi Armanos lui avait témoignée ce jour-là ne lui avait que trop fait connaître l’excès de son mécontentement. L’unique moyen de justifier sa conduite était de faire confidence de son sexe à Haïatalnefous. Mais quoiqu’elle eût prévu qu’elle serait obligée d’en venir à cette déclaration, l’incertitude néanmoins où elle était si la princesse le prendrait en mal ou en bien, la faisait trembler. Quand elle eut bien considéré enfin que si le prince Camaralzaman était encore au monde, il fallait de nécessité qu’il vînt à l’île d’Ébène pour se rendre au royaume du roi Schahzaman, qu’elle devait se conserver pour lui, et qu’elle ne pouvait le faire si elle ne se découvrait à la princesse Haïatalnefous, elle hasarda cette voie.

Comme la princesse Badoure était demeurée interdite, Haïatalnefous, impatiente, allait reprendre la parole, lorsqu’elle l’arrêta par celles-ci; «Aimable et trop charmante princesse, lui dit-elle, j’ai tort, je l’avoue, et je me condamne moi-même; mais j’espère que vous me pardonnerez, et que vous me garderez le secret que j’ai à vous découvrir pour ma justification.»

En même temps la princesse Badoure ouvrit son sein. «Voyez, princesse, continua-t-elle, si une princesse, femme comme vous, ne mérite pas que vous lui pardonniez. Je suis persuadée que vous le ferez de bon cœur quand je vous aurai fait le récit de mon histoire, et surtout de la disgrâce affligeante qui m’a contrainte de jouer le personnage que vous voyez.»

Quand la princesse Badoure eut achevé de se faire connaître entièrement à la princesse de l’île d’Ébène pour ce qu’elle était, elle la supplia une seconde fois de lui garder le secret et de vouloir bien faire semblant qu’elle fût véritablement son mari jusqu’à l’arrivée du prince Camaralzaman, qu’elle espérait de revoir bientôt.

«Princesse, reprit la princesse de l’île d’Ébène, ce serait une destinée étrange qu’un mariage heureux comme le vôtre dût être de si peu de durée après un amour réciproque plein de merveilles. Je souhaite avec vous que le ciel vous réunisse bientôt. Assurez-vous cependant que je garderai religieusement le secret que vous venez de me confier. J’aurai le plus grand plaisir du monde d’être la seule qui vous connaisse pour ce que vous êtes dans le grand royaume de l’île d’Ébène, pendant que vous le gouvernerez aussi dignement que vous avez déjà commencé. Je vous demandais de l’amour, et présentement je vous déclare que je serai la plus contente du monde si vous ne dédaignez pas de m’accorder votre amitié.» Après ces paroles, les deux princesses s’embrassèrent tendrement, et après mille témoignages d’amitié réciproque, elles se couchèrent.

Selon la coutume du pays, il fallait faire voir publiquement la marque de la consommation du mariage: les deux princesses trouvèrent le moyen de remédier à cette difficulté. Ainsi les femmes de la princesse Haïatalnefous furent trompées le lendemain matin, et trompèrent le roi Armanos, la reine sa femme et toute la cour. De la sorte, la princesse Badoure continua de gouverner tranquillement, à la satisfaction du roi et de tout le royaume.

La sultane Scheherazade n’en dit pas davantage pour celle nuit, à cause de la clarté du jour qui se faisait apercevoir. Elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes:

CCII NUIT.

SUITE DE L’HISTOIRE DU PRINCE CAMARALZAMAN DEPUIS SA SÉPARATION D’AVEC LA PRINCESSE BADOURE.

Sire, pendant qu’en l’île d’Ébène les choses étaient entre la princesse Badoure, la princesse Haïatalnefous et le roi Armanos, avec la reine, la cour et les peuples du royaume, dans l’état que Votre Majesté a pu le comprendre à la fin de mon dernier discours, le prince Camaralzaman était toujours dans la ville des idolâtres, chez le jardinier qui lui avait donné retraite.

Un jour, de grand matin, que le prince se préparait à travailler au jardin, selon sa coutume, le bon homme de jardinier l’en empêcha. «Les idolâtres, lui dit-il, ont aujourd’hui une grande fête, et comme ils s’abstiennent de tout travail, pour la passer en des assemblées et en des réjouissances publiques, ils ne veulent pas aussi que les musulmans travaillent; et les musulmans, pour se maintenir dans leur amitié, se font un divertissement d’assister à leurs spectacles, qui méritent d’être vus. Ainsi, vous n’avez qu’à vous reposer aujourd’hui. Je vous laisse ici, et comme le temps approche que le vaisseau marchand dont je vous ai parlé doit faire le voyage de l’île d’Ébène, je vais voir quelques amis, et m’informer d’eux du jour qu’il mettra à la voile; en même temps je ménagerai votre embarquement.» Le jardinier mit son plus bel habit et sortit.

Quand le prince Camaralzaman se vit seul, au lieu de prendre part à la joie publique qui retentissait dans toute la ville, l’inaction où il était lui fit rappeler avec plus de violence que jamais le triste souvenir de sa chère princesse. Recueilli en lui-même, il soupirait et gémissait en se promenant dans le jardin, lorsque le bruit que deux oiseaux faisaient sur un arbre l’obligea de lever la tête et de s’arrêter.

Camaralzaman vit avec surprise que ces oiseaux se battaient cruellement à coups de bec, et qu’en peu de moments l’un des deux tomba mort au pied de l’arbre. L’oiseau qui était demeuré vainqueur reprit son vol et disparut.

Dans le moment, deux autres oiseaux plus grands, qui avaient vu le combat de loin, arrivèrent d’un autre côté, se posèrent l’un à la tête, l’autre aux pieds du mort, le regardèrent quelque temps en remuant la tête d’une manière qui marquait leur douleur, et lui creusèrent une fosse avec leurs griffes, dans laquelle ils l’enterrèrent.

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