L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
À présent, assis à la vieille table branlante où ils savaient trouver leurs aises, il entendait plus qu’il n’écoutait, dans une sorte d’effondrement heureux de l’être, la conversation entamée entre Bourdeau et le tenancier. L’homme de l’art leur ayant proposé une matelote d’anguilles de Seine, Bourdeau, son pays, le provoquait gentiment.
— C’est à moi que tu proposes le service d’un de ces monstres que nourrissent nos clients de la Basse-Geôle ?
— Je ne te dis pas qu’elles n’y mettent pas la dent quand rien de plus appétissant ne se propose. Ce que tu ignores, à faire le faraud, c’est que ces bestioles raffolent des fruits du hêtre et du cormier. Imagine le bon régime !
— Parle-moi plutôt de ces belles demoiselles de la Vienne et de la Loire fréquentant les eaux claires. As-tu vu ici, près des boucheries, là où le sang coule dans le fleuve, le frétillement de tes beautés ?
— Mais, Pierre, perches et brochets en apparence plus ragoûtants ne laissent pas leur part aux chiens…
— Soit, mais ton anguille est par trop indigeste.
— Pas à ma façon.
— Et quelle est ta façon ?
— Il est vrai que la chair de ce poisson est grasse, chargée de parties lentes et visqueuses. Aussi, après l’avoir proprement dépouillée et troussée de sa peau, je l’assaisonne d’épices et de sel et la fais griller un petit moment avant de la mijoter dans la sauce où le vin parfait le traitement. Ainsi, les parties rebelles à la bonne digestion sont-elles dissoutes et le plat se fait plus léger. Avec un sauté de mousserons qu’on vient tout juste de m’apporter de Chaville et une bouteille de chez nous, la même avec laquelle j’ai mouillé ma sauce, tu ne t’en plaindras pas. Je n’y ajoute qu’un peu de beurre fraîchement manié, ce qui ne peut qu’abonnir encore l’ensemble.
Les deux amis décidèrent de faire confiance aux conseils avisés de leur hôte. La bête qui leur fut servie dans une terrine brûlante était monstrueuse. Pourtant, ses tronçons savoureux demeuraient fermes tout en cédant sous la dent. Pendant de longues minutes, ils s’y consacrèrent en silence puis, la première voracité assouvie, Nicolas raconta à Bourdeau le détail de son arrivée dans l’atelier du fontenier.
— Selon toute apparence, dit Bourdeau, le comte de Ruissec a voulu supprimer un complice gênant et il paraît être tombé lui-même dans un piège.
— Cela signifierait que le comte est l’organisateur de l’assassinat de son fils. Je ne parviens pas à imaginer cela, quelles que puissent être les causes de leur dissension. Oubliez-vous les conditions horribles du trépas du vicomte ?
— Mais vous n’imaginiez pas non plus le frère trucider son aîné, alors que la chose se pratique depuis la nuit des temps et que les exemples abondent dans nos annales judiciaires.
Nicolas médita la remarque de l’inspecteur.
— Au fait, Bourdeau, vous souhaitiez me dire quelque chose l’autre soir, mais le rhum embrumait quelque peu votre élocution.
— Je ne vois pas…
— Mais si, vous parliez d’une face… Vous avez répété le mot plusieurs fois.
Bourdeau se frappa la tête de la main.
— Mon Dieu, j’avais complètement oublié ! Et pourtant le détail a son importance. Je vous avais dit qu’on avait retrouvé le cocher du ministre de Bavière. Vous sachant fort occupé, j’ai pensé bien faire en l’interrogeant.
— Vous avez eu raison. Et alors ?
— Il m’a conté une histoire fort étrange. Lorsqu’il a conduit son carrosse vers la berge de la Seine au pont de Sèvres pour y soigner la patte d’un de ses chevaux, il a bien vu la scène décrite par le laquais. Deux hommes qui plongeaient dans l’eau un corps inanimé et leur affirmation selon laquelle il s’agissait d’un de leurs amis ivre mort. Mais ce que n’avait pas remarqué le laquais, et qui a frappé notre cocher, c’est le visage de l’ivrogne. Il en frémit encore, le bougre ! Sa description correspond en tout point à celle que nous aurions pu faire du visage du vicomte de Ruissec. Il tremble encore au souvenir des joues avalées ! Pour ivre, il l’était pardi. De plomb. Et mort, il l’était tout à fait.
— Savez-vous que l’idée m’en était venue ? L’odeur des vêtements mouillés, cette odeur pénétrante, c’était bien celle de la rivière et de l’eau croupie de ses rives. Ils ont voulu faire disparaître le corps dans le fleuve. Lesté comme il l’était, il aurait coulé à pic. De quoi satisfaire tous les poissons que vous évoquiez tout à l’heure.
Bourdeau repoussa brutalement son écuelle d’anguilles.
— J’ai toujours pensé cela, grommela-t-il, de la pêche des grandes villes.
— Mais, reprit Nicolas qui poursuivait son idée, nos gaillards ont été interrompus dans leur tâche, et l’un d’eux, le valet Lambert sans doute, a élaboré ce plan diabolique de rapporter le corps à l’hôtel de Ruissec. Lui, ou son complice.
— Le vidame ? fit Bourdeau.
— C’est une possibilité, mais il y a d’autres candidats.
— Voilà en tout cas qui éclaircit certains points et qui nous ouvre des perspectives. J’ai fait mettre le cocher au secret. C’est un témoin de premier ordre et il est dommage qu’il n’ait pas mieux regardé les deux autres ribauds. Il est vrai qu’il était trop effaré par l’aspect du visage du prétendu ivrogne.
Nicolas et Bourdeau demeurèrent encore longtemps à parler et vidèrent force bouteilles de chinon en préparant leur plan de campagne. Nicolas était serein, désormais. Sans avoir encore toutes les cartes en main, il estimait pouvoir tenir la parole qu’il avait donnée à M. de Saint-Florentin de lui présenter les coupables dans la semaine à venir. Il fallait attendre les informations demandées aux provinces, procéder à des recoupements et à des vérifications, espérer que M. de La Vergne retrouve le nom du lieutenant victime du comte de Ruissec — ce détail pouvait avoir son importance — et, surtout, resserrer autour des protagonistes les mailles du filet des mouches et des indicateurs.
XI
RÉVÉLATIONS
« Si l’on a peint la Justice avec un bandeau sur les yeux, il faut que la Raison soit son guide. »