Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Il faut que je revive, Danica. Il faut que je comprenne.
Adamsberg avait donc accepté une escorte et Bosko et Vukasin le suivaient de loin. De temps à autre, il leur adressait un petit signe de la main sans se retourner. C’est à Kisilova qu’il devrait rester, là où le feu de la guerre n’était pas tombé, avec ces gens attentifs et bienfaisants, ne pas revenir dans la ville, fuir tous ceux de là-haut, leur glisser entre les doigts, fuir ce fils tombé de l’enfer. À chacun de ses pas, ses idées montaient et descendaient en vrac, comme il en avait l’habitude, poissons plongeant dans l’eau, remontant en surface, qu’il n’essayait pas d’attraper. Il avait toujours fait ainsi avec les poissons qui flottaient dans son crâne, il les avait toujours laissés libres de nager à leur guise, d’effectuer leur danse rythmée par le choc de ses pas. Adamsberg avait promis à Veyrenc de le retrouver à la kruchema pour un déjeuner tardif et, après une demi-heure de marche, de regards posés sur les collines, les vignes et les arbres, il s’y sentait mieux prêt. Il fit volte-face, sourit à Bosko et Vukasin, leur adressa deux signes qui signifiaient « merci » et « on rentre ».
— Il n’y a plus qu’à réfléchir, dit Veyrenc en dépliant sa serviette.
— Oui.
— Ou nous restons ici jusqu’à la fin de nos jours.
— Attends, dit Adamsberg en se levant.
Vlad était assis à une table, et Adamsberg lui expliqua qu’il devait parler seul avec Veyrenc.
— Tu as eu peur ? demanda Vlad, qui semblait encore impressionné d’avoir vu Adamsberg émerger de la terre, en gris et rouge, ce qu’il appelait « La Sortie du caveau », comme dans une grande histoire de son dedo.
— Oui. J’ai eu peur et j’ai eu mal.
— Tu as cru mourir ?
— Oui.
— Tu avais de l’espoir ?
— Non.
— Alors dis-moi quelles ont été tes idées, à quoi tu as pensé.
— À des kobasice.
— S’il te plaît, insista Vladislav. À quoi ?
— Je jure sur ta tête que j’ai pensé à des kobasice.
— C’est ridicule.
— Je m’en doute. Qu’est-ce que c’est ?
— Des saucisses. Et à quoi d’autre as-tu pensé ?
— À respirer goutte après goutte. À un vers aussi, Dans la nuit du tombeau, Toi qui m’as consolé.
— Est-ce que quelque chose t’a consolé ? Le ciel ?
— Aucun ciel.
— Quelqu’un ?
— Rien, Vlad. J’étais seul.
— Si tu n’avais songé à rien ni à personne, dit Vladislav, la voix un peu coléreuse, tu n’aurais pas pensé à ce vers. Quoi, qui t’a consolé ?
— Je n’ai pas de réponse. Qu’est-ce qui t’énerve ?
Le jeune homme à l’heureux caractère baissa la tête, détruisant son repas de la pointe de sa fourchette.
— Qu’on t’ait cherché. Qu’on ne t’ait pas trouvé.
— Tu ne pouvais pas deviner.
— Je n’y croyais pas, je m’en foutais. C’est Danica qui m’a forcé. J’aurais dû t’accompagner quand tu es sorti hier.
— Je ne voulais pas être accompagné, Vlad.
— Arandjel m’avait ordonné de le faire, souffla-t-il. Arandjel m’avait dit de ne pas te quitter d’un pas. Parce que tu étais entré dans le lieu incertain.
— Et ça t’a fait rire.
— Bien sûr. Je ne me suis pas posé de questions. Je n’y crois pas.
— Moi non plus.
Le jeune homme hocha la tête.
— Plog, dit-il.
Danica servit les deux policiers, troublée, son sourire allant d’Adamsberg à Veyrenc. Adamsberg y devina une hésitation, due à la présence du nouvel inconnu. Ce qui ne l’offensa pas, n’ayant plus l’intention de coucher avec quiconque durant le restant de son existence.
— Tu as pensé en marchant ? demanda Veyrenc.
Adamsberg le regarda d’un air surpris, comme si Veyrenc ne le connaissait plus, comme s’il attendait de lui une prouesse impossible.
— Pardon, dit Veyrenc, en faisant signe qu’il retirait sa phrase. Je veux dire : pourrais-tu exprimer quelque chose ?
— Oui. Dès que tu as reconnu Zerk sur le journal, tu m’as guetté pas à pas pour que je ne mette pas la main dessus. Seulement parce que c’était ton neveu. Je suppose donc que tu y es attaché, que tu le connais bien.
— Oui.
— Quand tu l’as entendu parler devant le caveau, était-ce sa voix ?
— J’étais trop loin. Toi, quand il t’a enfermé, était-ce sa voix ?
— Il n’a parlé qu’une fois la porte close. Et cette porte était trop épaisse pour qu’on s’entende, même s’il avait crié, ce qu’il ne voulait pas faire. Il avait glissé un petit émetteur sous la porte. Ça déformait son timbre. Mais sa manière de parler était bien la même. Tu sais où t’es, connard ?
— Je ne crois pas qu’il ait dit ça, réagit Veyrenc.
— Il l’a parfaitement dit et tu ferais mieux d’y croire.
— Si quelqu’un connaît bien Armel, il pourrait l’imiter.
— Oui, on peut l’imiter. On dirait parfois qu’il s’imite lui-même.
— Tu vois.
— Veyrenc, as-tu seulement un élément qui va dans ton sens ?
— Je me méfie quand un meurtrier abandonne son ADN sur les lieux du crime.
— Moi aussi, dit Adamsberg en visualisant la brave petite douille sous le frigidaire. Tu parles du brave petit mouchoir posé dans le jardin ?
— Oui.
— Tu as quelque chose d’autre ?
— Pourquoi Armel ne t’aurait-il parlé qu’une fois enfermé dans le caveau ?
— Pour ne pas être entendu.
— Ou pour que tu n’entendes pas sa voix, une voix que tu n’aurais pas reconnue.
— Veyrenc, le gosse n’a pas nié le meurtre. Avec quoi voudrais-tu le sauver ?
— Avec ce qu’il est. Moi, je le connais. Ma sœur est restée à Pau après sa naissance. Impossible de revenir au village avec un enfant sans père. J’étais au lycée, j’ai quitté l’internat pour aller vivre chez elle, pendant sept ans. Puis j’ai fait mes études là-bas, je suis devenu professeur, je ne les ai jamais quittés. Je connais Armel comme la paume de ma main.
— Et tu vas m’expliquer que c’est un gentil petit gars. Un brave gosse qui n’écrasait pas un crapaud quand il était petit.
— Pourquoi pas ? De son enfance jusqu’à présent, je l’ai rarement vu sortir de ses gonds. La colère ne fait pas partie de son attirail, ni l’assaut ni l’insulte. Il est insaisissable, indiscipliné, paresseux, et même indifférent. Mais on ne réussit pas à énerver Armel. Or on peut dire sans se tromper que l’homme qui a écrabouillé Vaudel était énervé.
— Cela se cache.
— Adamsberg, le tréfonds de ce tueur est destruction. Armel ne songe pas à détruire car il ne pense même pas à construire. Tu sais de quoi il vit, hein ? Il fabrique des bijoux et il les distribue chez des revendeurs. Sans plus d’ambition. Il vagabonde, il n’attache pas d’importance à grand-chose. Alors dis-moi, comment un type comme ça aurait assez de désir et d’énergie pour passer des heures à dépecer Plögener et Vaudel ?
— Ce n’est pas un jeune homme placide que j’ai vu chez moi. J’ai vu l’inverse de ton neveu. J’ai vu un mec particulièrement énervé, une brute, insultant, mordant, et gavé de haine, venu pour me pourrir la vie. Et pourtant, c’est bien lui que tu as vu sortir de chez moi ? Ton Armel ?
— Oui, dit Veyrenc, troublé, ne voyant même pas Danica changer les assiettes, apporter le dessert.