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Un lieu incertain

Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:

Le commissaire Adamsberg pensait que ces trois jours à Londres se résumeraient à ce colloque de flics auquel on l'avait convié. Il se trompait. Dix-huit chaussures sont retrouvées soigneusement alignées en face des portes du cimetière de Highgate. À l’intérieur, dix-huit pieds coupés. Une question demeure : à qui appartiennent-ils ? De retour en France, un terrible massacre ébranle la banlieue parisienne et fait travailler les méninges d’Adamsberg. Il ne se doutait pas que ces deux affaires l’emmèneraient si loin…
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— Si par « Zerk » tu entends le tueur de Garches, oui, c’était Zerk. Si par « Zerk » tu entends le type qui est venu chez toi mercredi matin, ce n’était pas Zerk.

— Tu étais là aussi, ce matin-là ?

— Oui.

— Et tu n’es pas intervenu ? C’était le même homme, Veyrenc. Zerk est Zerk.

— Qui n’est pas forcément Zerk.

— Tu n’es pas plus clair qu’avant.

— As-tu donc tant changé pour aimer la clarté ?

Adamsberg se leva, attrapa le paquet de Morava sur le manteau de la cheminée, alluma une cigarette aux tisons du feu.

— Tu fumes ?

— La faute de Zerk. Il a laissé un paquet chez moi. Je fumerai jusqu’à ce que je le serre.

— Alors pourquoi l’as-tu laissé partir ?

— Ne m’emmerde pas, Veyrenc. Il avait les armes, je n’ai rien pu faire.

— Non ? Pas même appeler des renforts après son départ ? Pas même boucler le quartier ? Pourquoi ?

— Ça ne te regarde pas.

— Tu l’as laissé filer parce que tu n’étais pas certain qu’il était le tueur de Garches.

— J’en suis absolument certain. Tu ne connais pas un mot de l’enquête. Sache que Zerk a laissé son ADN à Garches, dans un mouchoir. Sache que c’est le même ADN qui est entré chez moi sur ses deux jambes mercredi, avec l’intention claire de m’abattre, ce matin-là ou un autre. Sache que le gars est mauvais comme la gale. Sache qu’il n’a pas nié une seule fois le meurtre.

— Non ?

— Au contraire, il en était fier. Sache qu’il est revenu écraser un chaton sous sa botte. Sache qu’il porte un tee-shirt couvert de côtes, de vertèbres et de gouttes de sang.

— Je sais, je l’ai vu partir.

Veyrenc sortit une cigarette du paquet, l’alluma, marcha dans la pièce. Adamsberg suivait ses allées et venues, observait son expression de marcassin buté qui effaçait toute douceur de ses traits. Veyrenc protégeait Zerk. Donc Veyrenc marchait main dans la main avec Emma Carnot. Veyrenc poussait avec les autres pour l’envoyer au trou. En ce cas, pourquoi l’avoir sorti du caveau ? Pour l’envoyer au trou légalement ?

— Sache, Adamsberg, qu’il y a trente ans, une certaine Gisèle Louvois s’est fait engrosser près du petit pont de la Jaussène. Tu connais l’endroit. Sache qu’elle a caché sa grossesse à Pau et qu’elle a accouché là-bas d’un fils. Armel Louvois.

— Zerk. Je sais cela, Veyrenc.

— Parce qu’il t’en a parlé.

— Non.

— Bien sûr que si. Il s’est mis dans la tête que c’est toi qui as mis sa mère enceinte. Il t’en a forcément parlé. Il ne pense qu’à ça depuis quelques mois.

— Très bien, il en a parlé. D’accord, il s’est mis ça dans le crâne. Ou plutôt, sa mère lui a mis ça dans le crâne.

— À juste titre.

Veyrenc revint vers la cheminée, jeta sa cigarette dans le feu, s’agenouilla pour tisonner. Adamsberg ne ressentait plus la moindre boule de gratitude pour son ancien adjoint. Il avait certes arraché le scotch, mais il tentait maintenant de le serrer dans la nasse.

— Vide ton sac, Veyrenc.

— Zerk a raison. Sa mère a raison. Le jeune homme du pont de la Jaussène était Jean-Baptiste Adamsberg. Incontestablement.

Veyrenc se releva, un peu de sueur au front.

— Ce qui fait de toi le père de Zerk, ou d’Armel, comme tu préfères.

Adamsberg serra les dents.

— Comment saurais-tu, Veyrenc, ce que j’ignore moi-même ?

— Ça se produit souvent, dans la vie.

— Il ne m’est arrivé qu’une seule fois d’agir sans m’en souvenir, et c’était au Québec et j’avais bu comme une outre[6]. Il y a trente ans, je ne buvais pas une goutte. Que suggères-tu ? Que, pris d’amnésie, saisi d’ubiquité, j’ai fait l’amour avec une fille que je n’ai jamais connue ? De ma vie, je n’ai jamais couché ni même parlé avec une seule Gisèle.

— Je te crois.

— Je préfère.

— Elle haïssait son prénom et en donnait un autre aux garçons. Tu n’as pas couché avec une Gisèle, tu as couché avec une Marie-Ange. Près du petit pont de la Jaussène.

Adamsberg se sentit dévaler une pente trop raide. La peau lui cuisait, le crâne martelait Veyrenc sortit de la pièce, Adamsberg enfonça ses doigts dans ses cheveux. Bien entendu qu’il avait couché avec une Marie-Ange, ses cheveux à la garçonne, ses dents un peu en avant, le petit pont de la Jaussène, la pluie légère et l’herbe humide qui avaient manqué tout faire échouer. Bien entendu que la lettre reçue plus tard, alambiquée et incompréhensible, était signée d’elle. Bien entendu que Zerk lui ressemblait. Alors c’était cela, l’enfer. Se prendre d’un coup un fils de vingt-neuf ans sur le dos, et ce dos qui se brise sous le poids d’une enclume. Etre le père du type qui avait débité Vaudel en lamelles, de celui qui l’avait bouclé dans le caveau. Tu sais où t’es, connard ? Non, il ne savait plus du tout où il était connard, sauf dans cette peau qui suait et cuisait avec sa tête qui tombait sur ses genoux comme une pierre, des larmes qui piquaient ses yeux.

Veyrenc était revenu sans un mot avec un plateau chargé d’une bouteille, de fromage et de pain. Il le déposa par terre, reprit sa place sans regarder Adamsberg, remplit les verres, étala le fromage sur le pain — du kajmak, reconnut Adamsberg. Il le regardait faire, la tête toujours enfoncée dans ses mains. Faire des tartines de kajmak, pourquoi pas ? Au point où il en était ?

— Je suis désolé, dit Veyrenc en lui tendant un verre.

Il appuya plusieurs fois le verre contre la main d’Adamsberg, comme on force un enfant à desserrer les doigts, à sortir de sa colère ou de sa détresse. Adamsberg bougea un bras, saisit le verre.

— Mais c’est un beau garçon, ajouta Veyrenc assez vainement, comme pour mettre en valeur une goutte d’espoir dans un océan de calamité.

Adamsberg vida le verre d’un coup, un cul sec matinal qui le fit tousser, ce qui lui apporta un réconfort. Tant qu’on sent son corps, on peut encore faire quelque chose. Ce qui n’était pas le cas cette nuit.

— Comment sais-tu que j’ai couché avec Marie-Ange ?

— Parce que c’est ma sœur.

Nom de Dieu. Adamsberg tendit muettement son verre vers Veyrenc, qui le remplit.

— Mange du pain avec.

— Je ne peux pas manger.

— Mange quand même, oblige-toi. Je n’ai presque rien avalé non plus depuis que j’ai vu sa photo dans le journal. Tu es peut-être le père de Zerk, mais moi, je suis son oncle. Ce n’est pas tellement mieux.

— Pourquoi ta sœur s’appelle-t-elle Louvois et non pas Veyrenc ?

— C’est ma demi-sœur, la fille du premier mariage de ma mère. Tu ne te souviens pas du père Louvois ? Le livreur de charbon qui est parti avec une Américaine ?

— Non. Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit quand tu étais à la Brigade ?

— Ma sœur et le petit ne voulaient pas entendre parler de toi. On ne t’aimait pas.

— Et pourquoi n’as-tu rien avalé depuis que tu as vu le journal ? Tu dis que Zerk n’a pas tué le vieux. Tu n’en es pas sûr en fait ?

— Non. Pas du tout.

Veyrenc posa une tartine dans la main d’Adamsberg et tous deux, consciencieusement et tristement, avalèrent lentement leur pain pendant que le feu s’affaissait.

XL

Armé cette fois, Adamsberg refit le chemin du fleuve, puis celui de la forêt, évitant les lieux incertains. Danica ne voulait pas le laisser aller mais la nécessité de marcher était plus impérieuse que les terreurs de la patronne.

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6

Voir, du même auteur, Sous les vents de Neptune (éd. Viviane Hamy, 2004).

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