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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Le moment était venu. Au pied du grand érable rouge, Swanissit, Onasatégan, Anhisera et Ganatuha étaient assis, les jambes croisées, leurs armes entre les bras, la tête droite et les yeux fermés.

De magnifiques coiffures de plumes et d'aigrettes dissimulaient la plaie infamante de leurs fronts scalpés et un doigt habile avait paré la peau froide et blême de leurs visages morts d'un tatouage de fête, ocre et vermillon. Ç'avait été, là encore, l'œuvre des deux coureurs de bois canadiens qui s'étaient penchés sur ces faces iroquoises en évoquant leurs propres souvenirs de là-bas, dans un entremêlement désormais si étroit qu'on ne saurait plus jamais très bien ce qu'il y avait d'indien et d'européen dans ces cœurs-là.

Pieusement, le gros doigt de Maupertuis avait souligné de rouge les pommettes de Swanissit tandis que Nicolas Perrot traçait sur la joue d'Anhisera un long trait jaune, évoquant sa première blessure de jeune guerrier.

Puis ils les avaient revêtus de manteaux somptueux de fourrure ou de soie brochée que le comte de Peyrac avait apportés dans ses coffres, et, derrière eux, ils avaient planté un piquet qui soutenait leurs dos et leurs cous attachés, leur permettant de se tenir assis, droits à la face de leurs peuples, et ces piquets étaient ornés de rubans et de plumes qui flottaient au vent.

À leur vue, un gémissement sourd et général parcourut les rangs des partisans iroquois. Loin de leur vallée, en terre ennemie, ils contemplaient leurs chefs morts, et les voyaient vêtus et honorés au delà de tout ce qu'ils auraient pu recevoir des leurs dans un trépas de guerre. Ils se dressèrent et se portèrent en avant.

– Parle-leur, dit Peyrac en posant une main impérieuse sur l'épaule de Nicolas Perrot. Parle-leur vite !... Dis-leur n'importe quoi ! Montre-leur les présents des morts !

Aussitôt, de sa même voix calme mais ferme et qui leur imposait parce qu'elle leur était familière, le Canadien entreprit de leur faire l'article avec une façon de marchand de bazar. Il retenait leur attention, détournait leurs pensées de l'horrible réalité là sous leurs yeux, leurs chefs morts, distrayait leur peine avec des habiletés de jongleur. Il leur montrait les quatre arcs d'argent avec leurs flèches multicolores incrustées de coquillages dans des carquois de cuir brodés de mille perles, les couvertures écarlates, les rouleaux de tabac, les peaux d'hermine cousues ensemble, d'ours blanc et de lynx et de loup et qui allaient être jetées dans la fosse pour y coucher les morts. Il leur dénombra les jarres de maïs et de riz, de graisse et de viande, une par chef mort afin qu'ils puissent manger durant leur long voyage avant d'atteindre le Paradis des Grandes Chasses. Il leur expliqua la signification symbolique de quatre étranges objets inconnus, des sortes de fleurs jaunes qui ressemblaient à de l'amadou et qui étaient là pour étancher leurs larmes, car, en effet, ces objets énormes et légers, qu'on appelait éponges, et qui venaient de fort lointaines îles, avaient la propriété d'étancher l'eau. Il en fit aussitôt la démonstration dans une calebasse.

– Ainsi que l'eau pure disparue soudain par le contact de l'éponge, leurs larmes de honte et de désespoir seraient étanchées, affirma-t-il.

Il leur décrivit le message des deux magnifiques wampums, tandis que les larmes des Iroquois coulaient sur leurs faces lisses et que les éponges humides passaient de main en main, effaçant sur les joues bariolées les peintures de guerre. C'était pour les Européens, nouveaux venus, un spectacle stupéfiant que celui de ces sauvages pleurant et s'essuyant les yeux avec des éponges, un spectacle grotesque, émouvant, tragique, et qui donnait envie de rire et de pleurer aussi. Nicolas montra le célèbre collier de la fidélité des Abénakis, un trésor sans prix, ancien et vénérable, qui représentait un soleil levant, bleu sur fond blanc, et une procession de poissons et de loups-marins se donnant la main – ou les nageoires – selon l'interprétation personnelle – deux colliers parmi les plus beaux du trésor de Tekonderoga, et que Swanissit pourrait présenter au Grand Esprit en réparation de la trahison dont il avait été victime de la part des Abénakis. Enfin, se risquant davantage, il leur détailla le magnifique costume que portait Swanissit tout en passementerie d'argent et de fils d'or, le costume même que Hiawatha, le grand fondateur de la Ligue iroquoise, avait annoncé comme devant être porté par celui qui consacrerait son œuvre, en préservant les Iroquois de la guerre continuelle et les garderait dans la paix, fructueuse aux moissons et aux chasses.

Les guerriers se pressaient pour voir et tâter les splendides présents des morts. Ils se bousculaient et s'excitaient. Ils étaient dangereusement proches. Et si la plupart témoignaient une admiration sincère, chez d'autres transparaissait la convoitise. Ils jetaient des regards vers le fort et discutaient entre eux.

Angélique sentit le changement d'atmosphère. On atteignait un point d'oscillation. La partie allait être perdue ou gagnée.

Elle s'aperçut que ceux des hommes de Peyrac qui se trouvaient le plus en arrière, portant les bannières, commençaient à s'éloigner subrepticement et à se fondre dans l'obscurité. D'autres, profitant de l'ombre, avaient emmené les chevaux vers la forêt, et Yann vint vers Angélique lui chuchoter qu'elle eût a s'écarter ainsi que les autres femmes et enfants, et à doucement descendre vers les berges du fleuve sans faire trop remarquer leurs mouvements. Les Espagnols couvraient cette retraite silencieuse, ayant chargé et préparé leurs armes sans qu'on eût entendu le moindre tintement.

– Je vous confie Honorine, descendez avec Yann, dit Angélique aux Jonas. Je vous rejoindrai tout à l'heure.

Rien n'aurait pu la décider à quitter la place tant qu'elle ne verrait pas son mari hors de danger.

Elle remarquait que des Iroquois se glissaient en avant et regardaient par l'entrée à l'intérieur du poste.

L'ombre s'épaississait, bleuâtre, mais une grande tache rouge à l'ouest continuait de projeter sur la scène des lueurs de cuivre.

Elle se rapprocha du groupe que formaient Joffrey de Peyrac, Nicolas, Maupertuis et son fils, Eloi Macollet et quelques hommes encore du Gouldsboro, comme Malaprade ou le Maltais Enrico Enzi qui se tenaient en gardes du corps derrière leur maître. Outtaké était au milieu, debout et appuyé à l'épaule de Pierre-Joseph Maupertuis, mais ils étaient tous entourés maintenant par les Iroquois qui s'enhardissaient de plus en plus à venir regarder le fort de plus près.

Ce n'était pas Joffrey de Peyrac que regardait Angélique, mais Outtaké. Elle le fixait avec une telle intensité que peu à peu, comme attiré, le Mohawk tourna légèrement la tête et ses yeux impavides et sans lueurs croisèrent le regard de la jeune femme blanche.

« Je t'ai donné ta vie l'autre soir, près de la source, lui criait ce regard, je t'ai sauvé blessé des mains de Piksarett qui voulait ton scalp... Et maintenant, sauve-le, sauve-le ! toi qui le peux, je t'en conjure. »

C'était à la fois un ordre et une supplication et une onde de sentiments indéfinissable passa sur le visage jaune du Mohawk.

Un groupe de guerriers s'étaient approchés de Peyrac et lui parlaient sur un ton d'insolence.

– Et l'eau-de-feu, la liqueur précieuse des Blancs, où est-elle ? Nous voyons que vous l'avez refusée à nos chefs...

Celui qui s'était fait le porte-parole des autres ricanait en balançant indolemment son casse-tête au bout de sa main brune.

– L'eau-de-vie et le rhum sont à l'intérieur du poste, répondit le comte. Ils sont réunis en un seul lot, qui est réservé en hommage au Grand Esprit, ce n'est pas pour vous.

L'autre poussa une exclamation ironique et lança une parole sur un ton de rage et de triomphe.

Nicolas Perrot retint une grimace, mais traduisit d'une voix qui ne fléchissait pas :

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