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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Outtaké ouvrit les yeux. Il vit les deux silhouettes dressées à son chevet, dans l'écran lumineux de la porte ouverte. Un homme et une femme appuyés l'un à l'autre. Il referma les yeux, défaillant. Car il savait déjà que sur ce rempart sa haine se briserait.

– Outtaké, je te salue, dit posément le comte de Peyrac. Je t'apporte une nouvelle. Mon frère, prends courage ! Swanissit, Onasatégan, Anhisera et Ganatuha sont morts cette nuit, lâchement frappés par les tomahawks des Patsuiketts.

– Je sais. J'ai vu.

– Outtaké, je me souviens des paroles dont Swanissit m'avait fait confidence. Tu es son héritier. Je salue donc en toi le chef des Cinq Nations.

L'Indien demeura silencieux un long moment avant de répondre d'une voix sourde :

– Tu nous as appelés dans ton fort, tu nous as fait entrer à l'intérieur de ta palissade et la traîtrise nous attendait derrière ces pieux !

– Qui a frappé ? Dis-le-moi ! Qui a frappé, puisque tu as vu ?

– C'est le baron de Maudreuil et ses alliés maudits, les Patsuiketts, enfants de la Robe Noire.

– Tu sais donc que ce n'est pas moi. Tu sais donc que ceux qui sont entrés dans mon fort pour frapper m'ont trahi moi aussi ! N'essaye donc pas de faire rougir de honte mon front car il est déjà rouge du sang que ces mêmes Patsuiketts ont fait couler par leurs coups. Vois !

Et il désigna le pansement qui entourait sa tête.

Outtaké parut hésiter, puis il se dressa à demi sur un coude. Une grimace amère tordait ses traits impassibles.

– Que m'importe les querelles des Blancs ? dit-il avec mépris. Ils sont tous solidaires et je ne vois en eux qu'un seul ennemi.

– La fièvre te brouille l'entendement. Outtaké. Pour ma part, je ne reporte pas la traîtrise d'un Huron sur la tête d'un Iroquois, et pourtant Hurons et Iroquois, vous êtes de la même race comme je le suis moi-même des Français.

Il laissa passer un long silence pour donner à l'Indien le temps de peser la comparaison. Puis il reprit d'un ton persuasif :

– Outtaké, prends courage. Réfléchis à mes paroles et, avant de te déclarer, médite sur le sort de ton peuple.

– Nous avons laissé des guerriers au delà du fleuve, dit le Mohawk, et Tahoutaguète dans la forêt. Bientôt ils apprendront ce qui s'est passé, bientôt ils seront là.

Et il retomba en arrière.

– Tu peux me tuer, Tekonderoga, mais jamais tu n'empêcheras les Cinq Nations de venger leurs morts.

– Et qui te dit que je veux les en empêcher ? fit le Comte avec douceur. Oui, Peuples de la Longue Maison, venez tous à Katarunk ! Venez, les Cinq Nations de la Ligue iroquoise ! Venez venger vos morts !

Et il s'éloigna entraînant Angélique et laissant le chef des Mohawks perplexe et inquiet.

*****

L'air était si sec et si transparent qu'il sembla porter jusqu'à Katarunk l'écho de la bataille féroce que Patsuiketts et Iroquois se livrèrent en aval du fleuve, près de Modesean. On sut plus tard que presque tous les guerriers Patsuiketts présents furent massacrés. Quelques-uns s'enfuirent et Piksarett restait le dernier. Le père d'Orgeval fut blessé d'une flèche au côté. Piksarett, se voyant seul, l'attrapa sur son dos et s'enfonça dans les taillis en courant. Malgré la poursuite dont il fut l'objet, les Iroquois ne purent le rattraper. Il porta le missionnaire jusqu'au Pénobscot, où il y avait un poste français dans l'île de Norumbéga. De longtemps on ne sut ce qu'était devenu Maudreuil. Les Iroquois victorieux, après avoir mis le feu au village, firent griller vifs deux Abénakis dont ils avaient pu s'emparer.

Le lendemain, ils repartirent vers Katarunk, où ils avaient appris que leurs chefs avaient connu une mort ignominieuse.

Chapitre 14

Angélique agenouillée était occupée à panser l'Iroquois couché sur un grabat dans la salle commune de la petite habitation, lorsqu'un bruit indéfinissable, aigu et grondant à la fois, monta dans le ciel pur, s'enfla jusqu'à tout envahir, puis mourut, soudain, coupé net. Angélique jeta un regard vers la fenêtre ouverte cherchant un signe d'orage ou de tempête. Le ciel était bleu.

Outtaké s'était redressé, les prunelles brillantes.

Alors, elle comprit, et un frisson lui secoua l'échine.

Ce qu'elle venait d'entendre, c'était le cri de guerre des Iroquois. Mais le silence régnait de nouveau. Aucun coup de mousquet ne répondait à cette clameur terrifiante.

Angélique acheva de panser le sauvage. Elle rangea soigneusement médicaments et charpie, mit le tout dans le sac qu'elle avait préparé. La consigne avait été donnée sans plus d'explication de tenir un petit bagage prêt, pour faire face à n'importe quelle éventualité. Dans le sac, elle avait mis une robe et du linge de rechange, son nécessaire de toilette d'écaille et d'or, où manquaient le miroir donné à Swanissit et la boîte à trésors d'Honorine. Par moments, elle commençait à soupçonner comment Peyrac espérait sauver leurs vies tout en conservant son influence intacte dans le pays. Puis elle secouait la tête car cela lui paraissait impossible d'y parvenir sans un combat sanglant. Elle vérifia la présence de son pistolet contre sa hanche. Ils devaient tous être armés. Mme Jonas tenait un mousquet dans ses bras comme un enfant. Ils étaient sortis de leur chambre en entendant le cri et s'étaient groupés, avec les petits, autour d'Angélique dont le calme les rassurait. Ils attendaient avec armes et bagages, en regardant l'Iroquois à leurs pieds comme une bête venimeuse.

Quand on viendrait les prévenir, ils devraient traverser la cour et sortit du fort sans marquer de frayeur. C'était tout ce qu'ils avaient à faire. Ils n'avaient aucune idée de la façon dont les choses allaient se passer.

Maupertuis et son fils surgirent et, saisissant le Mohawk sous les épaules, le dressèrent et le soutinrent afin qu'il pût se tenir debout.

Le comte de Peyrac entra à son tour, superbement vêtu de rouge.

– Tes frères sont là, dit-il.

Il enfilait sans hâte des gants de cuir à crispins noirs ouvragés d'argent et souriait presque.

– Ils sont là ! Nicolas Perrot les regarde du haut de la colline et eux le regardent. Ils ne savent s'ils doivent le percer de flèches. Ils attendent que tu viennes le leur dire.

– Quel rôle veux-tu me faire jouer, Tekonderoga ? fit l'Indien frémissant. Tu sais bien que si j'ouvre la bouche ce sera pour appeler mes frères à la vengeance.

– Contre qui ?

– C'est dans ton camp, sous ton toit, que la trahison s'est accomplie...

– Je sais. J'effacerai la honte. C'est mon affaire. Mais toi ? Tu as demandé ta vie à la femme blanche de Katarunk, mon épouse, et elle te l'a accordée. À ce signe, tu as pu mesurer que nous ne voulions pas la mort des Iroquois. Mais, il y a plus... Outtaké, souviens-toi pour quelle cause Swanissit est mort. Il a tout risqué pour me joindre et obtenir mon alliance. Car tu es aujourd'hui le chef des Cinq Nations. Où donc veux-tu les conduire ? À la paix ou à l'extermination ?...

Il dominait l'Indien de sa haute taille, et, autant l'autre soir il s'était incliné devant lui, autant cette fois il s'efforçait de le subjuguer. Capter cette âme rétive était chose à peine concevable. Mais c'était une question de vie ou de mort. Leur vie à tous tenait dans cette étincelle vacillante.

– L'extermination, cria Outtaké. Oui ! Mais tu mourras avant...

– Soit, nous mourrons tous ! dit Peyrac avec philosophie. Monsieur Macollet, dit-il en s'adressant au vieillard canadien qui était entré avec lui, vous savez ce que vous avez à faire. Je vous confie ces dames et leurs enfants. Placez-vous de façon à ne pas perdre de vue Nicolas Perrot. S'il vous adresse certain signe convenu, vous saurez qu'il vous faut ramener immédiatement vos protégés à l'abri de la palissade et vous préparer au combat.

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