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Le vicomte de Bragelonne Tome II

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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– Ah! ah!

– Il y a après cela les conseillers au Parlement, qui me rapportent quinze livres.

– Et combien en avez-vous?

– J’en ai quatre.

– Je ne savais pas que les conseillers fussent d’un si bon rapport.

– Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite à dix.

– À dix?

– Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme défenseur, pour un ecclésiastique, dix livres.

– Et vous en avez sept? Bonne affaire!

– Non, mauvaise!

– En quoi?

– Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au Parlement?

– En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de différence entre eux.

– Vous comprenez, si j’ai un beau poisson, je le paie toujours quatre ou cinq livres; si j’ai un beau poulet, il me coûte une livre et demie. J’engraisse bien des élèves de basse-cour; mais il me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l’armée de rats que nous avons ici.

– Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de chats?

– Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j’ai été forcé d’y renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis forcé d’avoir des terriers que je fais venir d’Angleterre pour étrangler les rats. Les chiens ont un appétit féroce; ils mangent autant qu’un prisonnier de cinquième ordre, sans compter qu’ils m’étranglent quelquefois mes lapins et mes poules.

Aramis écoutait-il, n’écoutait-il pas? nul n’eût pu le dire: ses yeux baissés annonçaient l’homme attentif, sa main inquiète annonçait l’homme absorbé.

Aramis méditait.

– Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu’une volaille passable me revenait à une livre et demie, et qu’un bon poisson me coûtait quatre ou cinq livres. On fait trois repas à la Bastille, les prisonniers, n’ayant rien à faire, mangent toujours; un homme de dix livres me coûte sept livres et dix sous.

– Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez comme ceux de quinze livres?

– Oui, certainement.

– Très bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de quinze livres?

– Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu’il s’était laissé prendre.

– Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n’avez pas de prisonniers au-dessous de dix livres?

– Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l’avocat.

– À la bonne heure. Taxés à combien?

– À cinq livres.

– Est-ce qu’ils mangent, ceux-là?

– Pardieu! seulement, vous comprenez qu’on ne leur donne pas tous les jours une sole ou un poulet dégraissé, ni des vins d’Espagne à tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la semaine un bon plat à leur dîner.

– Mais c’est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et vous devez vous ruiner.

– Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n’a pas achevé sa volaille, ou que le dix livres a laissé un bon reste, je l’envoie au cinq livres; c’est une ripaille pour le pauvre diable. Que voulez-vous! il faut être charitable.

– Et qu’avez-vous à peu près sur les cinq livres?

– Trente sous.

– Allons, vous êtes un honnête homme, Baisemeaux!

– Merci!

– Non, en vérité, je le déclare.

– Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison, maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre?

– Non.

– Eh bien! c’est pour les petits-bourgeois et les clercs d’huissier taxés à trois livres. Ceux-là ne voient pas souvent des carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche.

– Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par hasard?

– Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre à ce point, et je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d’huissier, en lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une tranche de pâté aux truffes, des mets qu’il n’a jamais vus qu’en songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange, il boit, au dessert il crie: «Vive le roi!» et bénit la Bastille, avec deux bouteilles d’un joli vin de Champagne qui me revient à cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-là me bénissent, ceux-là regrettent la prison lorsqu’ils la quittent. Savez-vous ce que j’ai remarqué?

– Non, en vérité.

– Eh bien! j’ai remarqué… Savez-vous que c’est un bonheur pour ma maison? Eh bien! j’ai remarqué que certains prisonniers libérés se sont fait réincarcérer presque aussitôt. Pourquoi serait-ce faire, sinon pour goûter de ma cuisine? Oh! mais c’est à la lettre!

Aramis sourit d’un air de doute.

– Vous souriez?

– Oui.

– Je vous dis que nous avons des noms portés trois fois dans l’espace de deux ans.

– Il faudrait que je le visse pour le croire.

– Oh! l’on peut vous montrer cela, quoiqu’il soit défendu de communiquer les registres aux étrangers.

– Je le crois.

– Mais vous, monseigneur, si vous tenez à voir la chose de vos yeux…

– J’en serais enchanté, je l’avoue.

– Eh bien! soit!

Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.

Aramis le suivait ardemment des yeux.

Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M.

– Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.

– Quoi?

– «Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc.» Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte: on n’était pas embastillé pour des mazarinades; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres.

– À trois livres! le malheureux!

– Oui, monseigneur; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises.

Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait.

– En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts écrous; en 1659, quatre-vingts.

– Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N’est-ce pas vous qui m’aviez parlé d’un jeune homme?

– Oui! oui! un pauvre diable d’étudiant qui fit… Comment appelez-vous ça, deux vers latins qui se touchent?

– Un distique.

– Oui, c’est cela.

– Le malheureux! pour un distique!

– Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu’il l’a fait contre les jésuites, ce distique?

– C’est égal, la punition me paraît bien sévère.

– Ne le plaignez pas: l’année passée, vous avez paru vous intéresser à lui.

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