Chroniques du menteur
- Автор: Виан Борис
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253147374
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Chroniques du menteur». Краткое содержание книги:
On apprendra dans ces chroniques comment le pape se proposait de canoniser Édith Piaf ; comment rallonger un film sans dépenser d’argent grâce à des séquences dans le noir ; comment l’homme politique Édouard Herriot détourna neuf mineurs et leurs enfants « pour les manger » ; comment se débarrasser des militaires, du maréchal au sergent…
Après deux chroniques refusées, Vian n’insista pas. On le jugerait aujourd’hui « politiquement incorrect ». En général, c’est une preuve de sens de l’humour.
Malgré quoi, cette façon d’allécher avec un titre prometteur le public ornithologique et héraldiste, dont le lecteur Philippe des Temps modernes est un des représentants les plus caractérisés, porte la marque (cette façon, disais-je) d’un esprit dangereusement tourné vers la fraude et, décidons-nous, le mensonge.
En fait, ceux des spectateurs qui, du premier à l’avant-dernier acte de la pièce, lèvent le nez vers les cintres pour voir l’aigle (cet animal vole très haut depuis Buffon et Alfred de Vigny dont il a des raisons de se méfier) repartent déçus, car pas une fois il ne paraît. Pendant ce temps, sur scène, Jean Marais et Edwige Feuillère jouent au trou-madame avec beaucoup de distinction et d’aisance, et réussissent à tenir en haleine ceux qui, ne croyant pas au titre de la pièce, se bornent à regarder devant eux. Malgré une chute pénible de Jean Marais dans un escalier trop bien ciré (louons-en le frotteur de Jacques Hébertot), la pièce se termine à la satisfaction générale.
Comme le remarquait Jean-Jacques Gautier, le spirituel critique de L’Humanité, le soir de la première : « Il vaut mieux avoir deux têtes que pas de tête du tout, surtout si on n’est pas un aigle. » — Les lecteurs comprendront aisément ce que Jean-Jacques Gautier, être droit, au talent dépouillé, voulait dire par là.
III
Ceux qui me font l’honneur de me suivre se sont, déjà, sans doute aperçus de l’intérêt que je porte à la parfaite présentation des Temps modernes. Je voudrais maintenant attirer leur attention désintéressée sur un problème capital : celui des coupures.
Nul n’ignore ici que les articles dits « de fond », parce qu’ils sont d’un niveau intellectuel élevé, sont, en général, très longs. Il faut, en effet, pour remplir cent quatre-vingt-douze pages, cent quatre-vingt-douze articles d’une page, ou trois articles de soixante pages et six articles de deux pages. C’est cette dernière formule qui est adoptée régulièrement, après de longues et honnêtes discussions auxquelles le Menteur a cessé d’assister, vexé.
Mais ce n’est point de mon ressort : aussi bien, je n’y peux rien. Alors, pour me venger, je vais dévoiler des secrets.
Généralement, cela se passe de la façon suivante : il se trouve, au bureau des Temps modernes, le gérant (c’est un homme très consciencieux) et des comparses. Ou la directrice et des comparses. Ou le directeur et des comparses.
Le personnage en question (disons Merloir de Beauvartre pour simplifier) aperçoit un texte revenu de la composition et portant la signature bien connue Andruche Malenpoing, ou Césarine Bronzavia, etc.
Il prend, parcourt et calcule.
— … Mon dernier article, « Le Yogi, le Bilan et l’Ambiguïté », fait deux cents pages… voyons… je peux en couper deux… non… disons une. Mon petit Machin (Machin, c’est un comparse)…
— Oui ? dit Machin.
— Prenez cet article de Bronzavia… c’est une stupidité, mais ça ne fait rien ; c’est toujours la même chose : quand on laisse Pontartre de Merlebeauvy se débrouiller, il se fait toujours coller des articles idiots. Et Sarvoir de Perteaumilon, c’est la même chose. Ils sont trop faibles.
— Oui… dit Machin.
— Alors, prenez ça et coupez-le… Moi-même, je vais faire des coupures dans le mien, mais il faut que tout le monde y mette du sien, puisque Beaupont de Sarmertrelepy a fait des blagues.
— J’en coupe combien ? dit Machin.
— Ben… euh… ça fait dix pages ?… coupez-en huit et demi… neuf, peut-être.
— Bon, dit Machin, je vais tâcher.
— Mais oui, vous ferez ça très bien.
Machin devient rouge, de confusion et parce qu’il fait très chaud dans le bureau des Temps modernes, vu la quantité de fluide qui rayonne d’un bout de la journée à l’autre. Il s’applique et réussit à couper neuf pages et vingt lignes.
— Voilà, dit-il.
Alors Merloir de Beauvartre prend le papier.
— Parfait !… Comme ça, je n’aurai pas besoin d’enlever ces deux pages à mon article… heureusement… ça devenait incompréhensible… Il n’y aura qu’à faire recomposer celui-là dans un corps plus petit… On va dire ça à Festy. On va prendre un corps de zéro virgule cinq, avec une bonne loupe et des lunettes, c’est encore très lisible.
Ainsi s’en vont à l’impression les œuvres immortelles d’Andruche Malenpoing, de Césarine Bronzavia ou d’Onfre Tartamouille. Lequel Onfre Tartamouille rencontre, quinze jours après, Pontbeaumerle de Savoirtre.
— Ça allait, mon article ? dit-il.
— Oui, oui, dit Pontbeaumerle. C’était parfait. Un peu long… mais parfait.
— Vous m’avez coupé ? dit Onfre Tartamouille avec un sourire amer et des palpitations.
— Presque rien !… dit Pontbeaumerle. Nous y avons tous mis du nôtre. Nous aurons un numéro très intéressant. Très riche.
— Qui a fait ces coupures ?… dit Onfre égoïstement intéressé à sa prose unique.
— Je m’en suis chargé personnellement, assure Savoirtre.
— Oh !… dit Onfre Tartamouille ému et reconnaissant… alors… je ne dis plus rien… Merci…
— Mais je vous en prie, mon cher Onfre… Vous nous préparez quelque chose ?…
La fois suivante, c’est Merboitre de Ponteausavoir qui se charge des coupures. Aussi, cette chronique s’arrête là.
CHRONIQUE DU MENTEUR
(Les Temps modernes, n° 26, novembre 1947)
I
Les dessous mystérieux et enrubannés des Temps modernes continueront, ce mois, d’avoir toute mon attention, malgré que la sollicitent divers phénomènes extérieurs particulièrement attachants ; entre autres, une lettre de Césarine Bronzavia, qui est apocryphe, la mort du Président de la République, l’affaire des faux machins, et le baptême de l’architecte Rébequin devant la Fontaine des Innocents. Or donc, je ne parlerai pas de tout ça, et, suivant une expression qui m’est coutumière une fois tous les sept ans, je vous entraîne immédiatement au pubis même du sujet.
Les Temps modernes — ou plutôt les personnes physiques qui composent cette personne morale — reçoivent, avec une régularité tenant de l’avalanche saisonnière ou du hoquet de l’ivrogne, des exemplaires, dits « service de presse », d’ouvrages écrits par des gens dits « auteurs ». Dédicacés, le plus souvent, ce qui augmente singulièrement leur valeur paraphrénique.
Bien entendu, jamais ces livres ne parviennent aux personnes à qui ils sont destinés. Ils sont plus souvent calottés en cours de route par des méchants, des va-nu-pieds sans foi ni loi, ni moi, ni toi, ni lui, ni même vous (là, je vous ai eus). Le cas échéant, ils atterrissent (lorsque personne n’a voulu les prendre — crainte d’une dédicace trop personnelle, rebut d’honnêteté, simple oubli, ou respectable aversion pour la littérature) sur une étagère spécialement désignée par le maître ébéniste Barbiton de Monsoupirail, auquel Gaston Gallimard confie depuis quarante-deux ans le soin de percer par semaine, une nouvelle porte dans une de ses cloisons, et de repasser une couche de peinture un peu partout.