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Chroniques du menteur

Электронная книга - «Chroniques du menteur». Краткое содержание книги:

Pour égayer Les Temps modernes, où parurent à cinq reprises ces « Chroniques du menteur », Vian proposait en particulier d’illustrer la très sérieuse revue avec des photos de pin-up. C’est sans doute pourquoi, malgré l’appui de Jean-Paul Sartre qui appréciait l’humour et l’irrévérence du jeune écrivain, sa collaboration fut de courte durée.
On apprendra dans ces chroniques comment le pape se proposait de canoniser Édith Piaf ; comment rallonger un film sans dépenser d’argent grâce à des séquences dans le noir ; comment l’homme politique Édouard Herriot détourna neuf mineurs et leurs enfants « pour les manger » ; comment se débarrasser des militaires, du maréchal au sergent…
Après deux chroniques refusées, Vian n’insista pas. On le jugerait aujourd’hui « politiquement incorrect ». En général, c’est une preuve de sens de l’humour.
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III

Le plus beau spectacle populaire de New York, c’est la parade devant le palais du maire. Mais personne n’a le droit d’y assister, aussi les jours où elle a lieu, la municipalité fait pleuvoir artificiellement, alors elle n’a pas lieu. Autrement, il serait très difficile d’empêcher les gens de regarder, parce que c’est vraiment un coup d’œil féerique.

IV

Astruc a eu une grosse déception hier quand on lui a dit que d’abord son Charles Boyer (effectivement ils ont l’air de le connaître ici) s’est fait naturaliser citizeune of de grête démocratie, et ensuite qu’il n’habite plus ici, et troisièmement qu’il n’y a jamais habité. Il paraît qu’il est en Californie. Astruc voulait y aller, alors je lui ai représenté que ce n’était pas la peine, car étant naturalisé, il ne parlait sûrement plus français, et pour le consoler de la Californie je lui ai promis qu’on irait à Los Angeles et à Hollywood. Il a protesté un peu, mais j’ai coupé court. C’est lui, ou moi, qui dirige ?

V

Nous avons attendu toute la matinée devant la porte de l’hôtel, en espérant voir lyncher un nègre, mais les New-yorkais sont décidément amorphes. Il paraît que dans le Nevada, on trouve encore des durs. Nous tâcherons d’y passer. Nos valises sont prêtes.

VI

Juste en allant prendre l’avion, un type m’a abordé et il m’a demandé si je pourrais faire une commission à Sartre en rentrant en France. J’ai dit « Allez toujours » et il m’a affirmé que décidément, à la réflexion, il n’était pas d’accord. J’ai répondu « Bon, je le lui dirai ». Et il a ajouté : « Dites-lui bien que tout de même avec une olive et de la glace, c’est supportable à la rigueur ; parce que je ne veux pas être trop absolu. » Astruc a dit : « Quoi ? » Mais il ne comprend plus rien dès qu’on parle d’existentialisme. Nous avons pris l’avion, ils étaient bien embêtés, ils ont dû en emmener un autre.

VII

Cela n’a pas raté. Sitôt l’avion parti, je me retourne et qui est-ce que je vois ? Henry Miller. Je pousse Astruc du coude, mais il s’occupait de sa voisine de devant. Je le laisse à son travail et je regarde Henry Miller. Il a vieilli depuis les jours où je l’avais connu à Paris. Il parle de moi en termes peu flatteurs dans Tropique du Cancer. Si peu flatteurs qu’aujourd’hui j’ai été obligé de modifier mon nom. J’ai gardé mon prénom, tout de même. Il ne m’avait pas encore vu et il regardait la petite hôtesse de l’air, charmante d’ailleurs dans son uniforme de plexiglas transparent, et je le voyais s’énerver peu à peu, il n’a pas changé toujours en rut dès qu’il voit de la chair, fraîche ou faisandée. Il a sauté sur elle tout d’un coup ; je sais bien que la compagnie les engage pour ça, mais tout de même, il y va trop brutalement, enfin cela avait l’air de lui plaire, mais un autre voyageur l’a appelée et Miller est resté tout ballot, tout déboutonné : il a vite tiré un carnet de sa poche et s’est mis à écrire. Il écrivait encore quand nous sommes arrivés. Alors il a levé le nez et m’a reconnu, je ne peux pas répéter ce qu’il m’a dit, mais c’était bien son style habituel, ce type-là n’évolue pas. Je suis sûr qu’il regrette le temps où il était dans le ventre de sa mère parce que c’est la seule occasion qu’il aura jamais de voir « ça » de l’intérieur.

VIII

Miller, c’est sûrement pour ça qu’il était venu en France ; Les Américains ne… enfin… ils le font rarement. Presque jamais avant d’être mariés en tout cas. Un petit peu dans les milieux littéraires ou artistiques, et puis les Nègres aussi, mais le jeune Américain moyen va à la YMCA et ça lui suffit. Ce n’est pas étonnant qu’ils bouffent tous du chewing-gum pour se calmer les nerfs, et cela explique la quantité de lait qu’ils consomment, c’est un lénifiant connu. Ceci ne va pas sans conséquences (Astruc prétend que s’il avait le loisir de jouer au baise-bol, il n’aurait pas envie de femmes non plus, mais c’est un menteur. Le baise-bol n’explique pas tout.) C’est notamment pour cette raison que les Américains divorcent si souvent, m’a expliqué un type ; les hommes qui se permettent d’approcher leur femme plus de deux fois par mois sont considérés comme anormaux, accusés de cruauté mentale et inévitablement condamnés à la pension alimentaire. Il en résulte une incroyable recrudescence d’engagements dans les équipes de baise-bol. C’est actuellement, avec le coca-cola, le sport national américain. Nous voulions voir un match de baise-bol entre deux universités, mais ce n’est permis qu’aux adultes, et je n’ai pas voulu laisser Alexandre à la porte ; alors nous avons tâché de visiter les studios de la Warner en nous faisant pistonner par Charles Boyer, mais nous sommes mal tombés car il est sous contrat avec la MGM ; il ne se l’était pas rappelé au dernier moment. Nous nous sommes fait virer comme des sales, c’était à prévoir, cela n’a pas d’importance, c’est eux que cela privera le plus. Charles Boyer nous a invités à une party pour nous consoler. Des tas de gens intéressants s’y trouvaient : Jean Renoir, René Clair, Julien Duvivier, Jean-Pierre Aumont, Madeleine Lebeau, Claudette Colbert, ils sont tous assez gentils mais ils n’ont pas l’air de connaître très bien la France, je leur ai promis de leur envoyer un film que je vais faire en rentrant, avec Pierre Brasseur dans le rôle de Jésus-Christ et François Mauriac qui sera la fille perdue. Je pense aussi à Paul Claudel pour la dame des lavabos. Gaby Morlay, Jeanne Fusier-Gir, Cécile Sorel, Laure Diana et Denise Grey feront les quintuplettes Dionne, et Jean-Louis Barrault… au fait, il faut un type pour la claquette. Bien entendu, ils sont d’accord, c’est pour le prestige du pays. Je demanderai les dialogues à Jacques Duclos, il a l’habitude, ils ne sont plus que deux au PC, et on nous annonce encore des élections bientôt. Je pensais à Blaise Cendrars, mais il ne parle que de lui (il faut bien qu’il y en ait un). Quant à Sacha Guitry… ma foi, cela fait un bout de temps que l’on… qu’est-ce qu’il a bien pu lui arriver ?

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