Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules
- Автор: Лебон Гюстав
- Год: 2020
- Язык: французский
- Год: Strelbytskyy Multimedia Publishing
- Жанр: Политика
Электронная книга - «Les Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples. La Psychologie des Foules». Краткое содержание книги:
La foule, dans le sens où l'emploie Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus.
Les foules sont régies par une « loi d'unité mentale des foules ». Elles ont en quelque sorte une « âme », avec des passions et un fonctionnement organique comparable à celui de l'esprit humain. Dans le livre I, Le Bon examine les passions et le mode de représentation d'une foule ; dans le livre II, il examine les origines et les caractéristiques de ses croyances.
Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui l'approchèrent[40].
Davoust disait, parlant du dévouement de Maret et du sien: «Si l'Empereur nous disait à tous deux: Il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s'en échappe, Maret garderait le secret, j'en suis sûr, mais il ne pourrait s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants.»
Il faut se souvenir de cette étonnante puissance de fascination pour comprendre ce merveilleux retour de l'île d'Elbe; cette conquête immédiate de la France par un homme isolé, ayant devant lui toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n'eut qu'à regarder les généraux envoyés pour s'emparer de lui, et qui avaient juré de s'en emparer. Tous se soumirent sans discussion.
«Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime: l'ascendant personnel d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnamment? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât?»
Son prestige lui survécut et continua à grandir. C'est lui qui fit sacrer empereur un neveu obscur. En voyant renaître aujourd'hui sa légende, on voit combien cette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes tant qu'il vous plaira, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir.
J'ai invoqué ici un exemple de prestige tout à fait exceptionnel, sans doute, mais qu'il était utile de citer pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige, cette genèse ne serait pas compréhensible.
Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l'ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse; il peut avoir des origines plus modestes, et cependant être considérable encore. Notre siècle en peut fournir plusieurs exemples. Un des plus frappants, celui que la postérité rappellera d'âge en âge, sera donné par l'histoire de l'homme illustre qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples en séparant deux continents. Il réussit dans son entreprise par son immense volonté, mais aussi par la fascination qu'il exerçait sur tous ceux qui l'entouraient. Pour vaincre l'opposition unanime qu'il rencontrait, il n'avait qu'à se montrer. Il parlait un instant, et, devant le charme qu'il exerçait, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient son projet avec acharnement; il n'eut qu'à paraître en Angleterre pour rallier tous les suffrages. Quand, plus tard, il passa par Southampton, les cloches sonnèrent sur son passage, et aujourd'hui l'Angleterre s'occupe de lui élever une statue. «Ayant tout vaincu, hommes et choses, les marais, les rochers et les sables,» il ne croyait plus aux obstacles et voulut recommencer Suez à Panama. Il recommença avec les mêmes moyens; mais l'âge était venu, et, d'ailleurs, la foi qui soulève les montagnes ne les soulève qu'à la condition qu'elles ne soient pas trop hautes. Les montagnes résistèrent, et la catastrophe qui s'en suivit détruisit l'éblouissante auréole de gloire qui enveloppait le héros. Sa vie enseigne comment peut grandir le prestige, et comment il peut disparaître. Après avoir égalé en grandeur les plus célèbres héros de l'histoire, il fut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Quand il mourut, son cercueil passa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendirent hommage à sa mémoire comme à celle de l'un des plus grands hommes qu'ait connus l'histoire[41].
Mais les divers exemples qui viennent d'être cités représentent des formes extrêmes. Pour établir dans ses détails la psychologie du prestige, il faudrait les placer à l'extrémité d'une série qui descendrait des fondateurs de religions et d'empires jusqu'au particulier essayant d'éblouir ses voisins par un habit neuf ou une décoration.
Entre les termes les plus éloignés de cette série, on placerait toutes les formes du prestige dans les divers éléments d'une civilisation: sciences, arts, littérature, etc., et l'on verrait qu'il constitue l'élément fondamental de la persuasion. Consciemment ou non, l'être, l'idée ou la chose possédant du prestige sont par voie de contagion imités immédiatement et imposent à toute une génération certaines façons de sentir et de traduire leur pensée. L'imitation est d'ailleurs le plus souvent inconsciente, et c'est précisément ce qui la rend parfaite. Les peintres modernes, qui reproduisent les couleurs effacées et les attitudes rigides de certains primitifs, ne se doutent guère d'où vient leur inspiration; ils croient à leur propre sincérité, alors que si un maître éminent n'avait pas ressuscité cette forme d'art, on aurait continué à n'en voir que les côtés naïfs et inférieurs. Ceux qui, à l'instar d'un autre maître illustre, inondent leurs toiles d'ombres violettes, ne voient pas dans la nature plus de violet qu'on n'en voyait il y a cinquante ans, mais ils sont suggestionnés par l'impression personnelle et spéciale d'un peintre qui, malgré cette bizarrerie, sut acquérir un grand prestige. Dans tous les éléments de la civilisation, de tels exemples pourraient être aisément invoqués.
On voit, par ce qui précède, que bien des facteurs peuvent entrer dans la genèse du prestige: un des plus importants fut toujours le succès. Tout homme qui réussit, toute idée qui s'impose, cessent par ce fait même d'être contestés. La preuve que le succès est une des bases principales du prestige, c'est que ce dernier disparaît presque toujours avec lui. Le héros, que la foule acclamait la veille, est conspué par elle le lendemain si l'insuccès l'a frappé. La réaction sera même d'autant plus vive que le prestige aura été plus grand. La foule considère alors le héros tombé comme un égal, et se venge de s'être inclinée devant la supériorité qu'elle ne lui reconnaît plus. Lorsque Robespierre faisait couper le cou à ses collègues et à un grand nombre de ses contemporains, il possédait un immense prestige. Lorsqu'un déplacement de quelques voix lui ôta son pouvoir, il perdit immédiatement ce prestige, et la foule le suivit à la guillotine avec autant d'imprécations qu'elle suivait la veille ses victimes. C'est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux.
Le prestige enlevé par l'insuccès est perdu brusquement. Il peut s'user aussi par la discussion, mais d'une façon plus lente. Ce procédé est cependant d'un effet très sûr. Le prestige discuté n'est déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur prestige n'ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance.
40
Très conscient de son prestige, Napoléon savait qu'il l'accroissait encore en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands personnages qui l'entouraient, et parmi lesquels figuraient plusieurs de ces célèbres conventionnels qu'avait tant redoutés l'Europe. Les récits du temps sont pleins de faits significatifs sur ce point. Un jour, en plein conseil d'État, Napoléon rudoie grossièrement Beugnot qu'il traite comme un valet mal appris. L'effet produit, il s'approche et lui dit: «Eh bien, grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête?» Là-dessus, Beugnot, haut comme un tambour-major se courbe très bas, et le petit homme, levant la main, prend le grand par l'oreille, «signe de faveur enivrante, écrit Beugnot, geste familier du maître qui s'humanise». De tels exemples donnent une notion nette du degré de basse platitude que peut provoquer le prestige. Ils font comprendre l'immense mépris du grand despote pour les hommes qui l'entouraient et qu'il traitait simplement de «chair à canon».
41
Un journal étranger, la Neu Freie Presse, de Vienne, s'est livré au sujet de la destinée de Lesseps à des réflexions d'une très judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici:
«Après la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on n'a plus le droit de s'étonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps est un escroc, toute noble illusion est un crime. L'antiquité aurait couronné la mémoire de Lesseps d'une auréole de gloire, et lui aurait fait boire à la coupe du nectar au milieu de l'Olympe, car il a changé la face de la terre, et il a accompli des œuvres qui perfectionnent la création. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le président de la Cour d'appel s'est fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom de l'homme qui ne craignit pas d'abaisser son siècle pour habiller de la casaque du forçat un vieillard dont la vie a été la gloire de ses contemporains.
«Qu'on ne nous parle plus désormais de justice inflexible, là où règne la haine bureaucratique contre les grandes œuvres hardies. Les nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mêmes et franchissent tous les obstacles, sans égard pour leur propre personne. Le génie ne peut pas être prudent; avec la prudence il ne pourrait jamais élargir le cercle de l'activité humaine.
«… Ferdinand de Lesseps a connu l'ivresse du triomphe et l'amertume des déceptions: Suez et Panama. Ici le cœur se révolte contre la morale du succès. Lorsque de Lesseps eut réussi à relier deux mers, princes et nations lui rendirent leurs hommages; aujourd'hui qu'il échoue contre les rochers des Cordillères, il n'est plus qu'un vulgaire escroc… Il y a là une guerre des classes de la société, un mécontentement de bureaucrates et d'employés qui se vengent par le code criminel contre ceux qui voudraient s'élever au-dessus des autres… Les législateurs modernes se trouvent embarrassés devant ces grandes idées du génie humain; le public y comprend moins encore, et il est facile à un avocat général de prouver que Stanley est un assassin et Lesseps un trompeur.»