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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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– Voici la chevelure du démon ! Voici la dépouille que je t'avais promise ! O Notre-Dame !... Voici le scalp de Swanissit.

Un nuage glissa, les enveloppant tous deux d'ombre froide et dérobant à la vue d'Angélique l'homme agenouillé.

Elle l'entendit encore crier d'une voix démente :

– Swanissit est mort ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux !...

Tâtonnant, elle se recula, cherchant un point d'appui. Elle marchait à travers la cour, cherchant l'habitation principale où, cette nuit, on festoyait. Soudain, elle aperçut à quelques pas d'elle la porte béante comme un trou noir ouvert sur de l'ombre froide. Au gré du vent, le lourd panneau de bois grinçait sur ses gonds de cuir.

Une appréhension affreuse lui étreignit le cœur.

– La salle du festin ! murmura-t-elle, et elle marcha jusqu'au seuil.

Il n'y avait plus que quatre hommes assis devant la table. Tout de suite, elle vit que son mari n'était pas parmi eux. C'étaient les quatre chefs iroquois, Swanissit, Anhisera, Onasatégan et Ganatuha. Le front contre la table, ils paraissaient cuver leur ivresse. Une odeur fade montait de la salle où le brouillard s'était infiltré. Les feux étaient éteints. Angélique perçut un bruit sinistre et qui la fit frissonner jusqu'à la racine des cheveux. C'était le bruit d'une averse lente, comme le suintement d'une eau visqueuse au fond d'une caverne obscure. Qu'importaient le froid de la porte ouverte et les feux éteints !... Ceux qui se tenaient là n'avaient plus besoin de chaleur. Car ils dormaient, le crâne à vif, dans une mare de sang. Et ce bruit qu'Angélique entendait, c'était celui de ce sang s'écoulant de la table au sol. Une nausée la saisit.

Et l'inquiétude même qu'elle éprouvait pour le sort de son mari fut submergée par l'horreur, la terrifiante infamie de cette scène.

Les chefs iroquois avaient été scalpés, à la table de leur hôte, sous le toit de Joffrey de Peyrac. Une ombre bougea derrière elle. Elle se retourna vivement, portant la main à la crosse de son arme.

Elle vit Nicolas Perrot, qui se frottait la tête sous son bonnet et la regardait avec des yeux vagues. Lui aussi contemplait la scène et ses lèvres bougeaient sur des jurons qu'il n'avait pas la force d'exhaler.

– Monsieur Perrot, fit Angélique presque bas, savez-vous qui a fait cela ?

Il eut un geste d'ignorance...

– Où est mon mari ?

– Nous le cherchons.

– Qu'est-il arrivé ?

– Cette nuit, nous étions tous assez éméchés, dit Perrot. Quand je suis sorti dans la cour, j'ai reçu un coup sur la tête. Je viens de m'en réveiller.

– Qui vous a frappé ?...

– Je n'en sais rien encore... Mais je parie que c'est le Sagamore Piksarett avec les guerriers enragés, les Patsuiketts.

– Et Maudreuil !... Je l'ai vu tout à l'heure devant le poste...

Perrot dit vaguement, en regardant vers les Iroquois :

– Il en manque un...

Il comptait les morts.

– Il en manque un... Il me semble que c'est Outtaké. Il a dû s'enfuir.

– Comment ont-ils pu entrer et vous surprendre ?...

– On a ouvert de l'intérieur. Les sentinelles ont cru à un retour des Français...

– Et lui ? O mon Dieu, où peut-il être ? Je vais alerter mes fils.

Angélique traversa à nouveau la cour que la matité grise du brouillard transformait en désert. À chaque pas elle pouvait se heurter à un ennemi.

Elle reconnut le bâtiment du magasin et s'y arrêta, s'appuyant au mur et tenant haut son pistolet car elle croyait surprendre un frôlement.

Le bruit se renouvela.

Et quelque chose de lourd glissa le long du toit de bardeaux, entraînant des pans de neige. Un corps tomba lourdement devant elle. C'était Outtaké, inerte dans la blancheur de la neige. Son corps était d'une pâleur cireuse.

Au bout d'un instant, voyant qu'il ne bougeait pas, elle se pencha sur lui. Il respirait à peine. Ses mains ouvertes venaient de lâcher le faîte du toit où il avait dû s'accrocher, blessé depuis de longues heures.

Les paupières de l'Iroquois s'ouvrirent, laissant filtrer l'éclair du regard. Ses lèvres bougèrent. Elle devina plutôt qu'elle n'entendit la phrase qu'il lui avait déjà dite une fois au bord de la source et qu'il lui avait répétée en songe :

– Femme, donne-moi ma vie !

Elle l'attrapa sous les aisselles, le traîna, le tira. Il était pesant. Les mains d'Angélique glissaient sur sa peau grasse.

Elle chercha dans la poche de sa robe la clé du magasin, ouvrit, poussa du coude le vantail, tira encore le blessé à l'intérieur, le fit tomber dans un coin et jeta sur lui quelques vieux sacs pour le dissimuler.

Puis elle sortit et referma la porte.

Derrière elle quelqu'un, surgi du brouillard, la regardait faire. Quand elle se retourna, elle eut un sursaut violent. Un Indien se tenait devant elle et elle reconnut le grand chef à la peau d'ours qu'elle avait aperçu l'autre matin, près de l'autel de bois doré. Sa taille était vraiment gigantesque, mais il était fort maigre. Son abondant chignon huilé était entremêlé avec les grains d'un gros chapelet de bois et, des deux côtés de son visage, des mèches de cheveux tressés étaient retenues dans les étuis de pattes de renard roux.

Plusieurs rangées de médailles et de petites croix enfilées autour de son cou tombaient bas sur sa poitrine tatouée.

Il observait Angélique, la tête penchée, les yeux plissés de malice. Il s'approcha d'elle avec lenteur.

Son rire muet découvrit sa mâchoire aux dents blanches et pointues de rongeur. Avec ses deux incisives supérieures proéminentes, il avait un air malicieux d'écureuil. Elle ne sut pourquoi, elle n'en éprouva pas de peur.

– Est-ce toi le Sagamore Piksarett ? lui demanda-t-elle.

Comme tous les Abénakis fréquentant les Français, il devait comprendre un peu cette langue s'il ne la parlait pas.

Il hocha la tête affirmativement.

Elle se glissa entre lui et la porte du magasin, décidée à l'empêcher d'entrer. Pourtant, elle ne voulait pas le tuer. Seulement l'écarter, l'empêcher d'achever le blessé. Conclure un marché avec lui.

Elle fit glisser de ses épaules son grand manteau rouge.

– Prends ce manteau... Voici pour toi... Voici pour tes morts...

Ce manteau avait ébloui les Indiens. Ils en parlaient déjà loin sur les rives du Kennebec. Ils en rêvaient, hallucinés qu'ils sont toujours de trouver un linceul digne d'envelopper les ossements de leurs ancêtres. Bien des prêtres catholiques n'ont-ils pas connu le martyre pour avoir refusé le don d'une chasuble ?... Ce geste était le seul capable de détourner l'attention du Sagamore Piksarett. Il fixa avec extase le vêtement offert et qui brillait comme un morceau d'aurore taillé à même le ciel.

Il s'en saisit fougueusement, le déploya, le drapa autour de lui, puis le roula en boule pour le serrer contre son cœur.

Il regarda encore la porte close, puis Angélique, puis le manteau. À ce moment le soleil enfin triomphant parut, jetant en tous sens ses rayons, et l'on aperçut les maisons, la palissade, tandis que la neige commençait à fondre. Nicolas Perrot, à l'autre bout de la cour, aperçut Piksarett près d'Angélique. Il s'élança dans leur direction.

Mais l'Abénakis s'enfuit et, tenant toujours le manteau, bondit par-dessus le mur du fond de la palissade, comme un immense écureuil qu'il était, et disparut. C'était l'instant où Joffrey de Peyrac atteignait le poste et entrait dans l'enceinte. Angélique courut vers lui et se jeta dans ses bras, effrayée de le voir blessé, mais folle de joie de le retrouver sauf.

– Dieu soit loué ! Vous êtes vivante, dit-il en l'étreignant.

– Êtes-vous blessé ?

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