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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Une seconde plus tard, Arthur Contevil, assassin sadique et gentleman, avait disparu. Il abandonnait derrière lui un faux trésor à demi dévoré par les flammes, ses aveux et un jeune journaliste normand qui, de toute cette histoire, ne raconterait jamais rien. Un cheval gris attendait dehors le dernier marquis de Varanville. Contevil l’avait enfourché et, en une seconde, avait filé en sautant la première haie qui le séparait des champs. À l’anglaise.

44.

Épilogue pour une égyptologue

Bayeux, jeudi 16 octobre 1997

Depuis son installation à Bayeux, Pénélope a contourné la cathédrale. Le lendemain de la bataille, elle a demandé à Wandrille de l’accompagner. La seule idée d’entrer avec lui dans une église lui donne des angoisses de mariage. L'orgue ronronne un air de Pergolèse qui jure avec l’architecture. L'église n’est plus celle que le puissant évêque Odon inaugura en 1077 et qui a brûlé au XIIe siècle. Seules les hautes tours du portail restent les témoins de l’état primitif corrigé par le XIXe. Pénélope sait où il faut aller pour retrouver l’esprit des premiers temps, fouler le sol qu’ont connu Guillaume et Mathilde. C'est à gauche du chœur que se trouve l’entrée de la crypte.

Elle était certaine que cela se produirait. Elle défaille au bas de l’escalier. Entre les piliers, des peintures rouges, sur les murs. Des anges peints sur les voûtes. Des monstres accrochés aux chapiteaux. Un sarcophage vide. Pénélope est secouée de spasmes. Lâche la main de Wandrille. S'assoit à même le sol, sur les dalles froides. De larges pierres blanches, comme des miroirs.

Wandrille éclate de rire :

« Tu vas arrêter ton cinéma ! Ce sont des anges musiciens, très bienveillants, peints à la fin du Moyen Âge. Tu n’as plus l’âge de frissonner dans les cryptes.

— Je suis déjà venue ici.

— Arrête, j’ai l’impression d’être dans un thriller. Tu as été battue dans cette crypte ? Attachée ? Quand tu étais enfant ? Tu ne te rends pas compte que ces clichés sont assommants ! Le concours que tu as passé brillamment était bien pire, dans le genre traumatisme crânien. Tu ne mesures pas à quel point tu es devenue une forte femme. Tu avais quel âge, tu te souviens ?

— Un voyage scolaire. À la fin de l’école primaire. J’avais dix ans.

— On va en avoir le cœur net. Je vais appeler ta mère.

— Ne fais jamais ça !

— On remonte ! »

Wandrille aime bien les parents de Pénélope, il les a rencontrés cet été, à Villefranche-de-Rouergue. Il veut savoir s’ils se souviennent de ce voyage à Bayeux, quand elle était petite. Pénélope le regarde téléphoner, dans la rue, devant l’ancien évêché. Il rit aux éclats, s’assied sur une margelle pour bavarder tranquillement. Elle entend Wandrille qui les embrasse, raccroche. La vérité est épouvantable :

« Pénélope, ils se souviennent de ton voyage scolaire ! Ils en rient encore ! C'était devenu proverbial, dans ta famille, au collège aussi. L'institutrice t’a abandonnée dix minutes, le groupe était sorti de la cathédrale, tu étais restée dans cette crypte. Tu les as rattrapés en courant. Il faut préciser qu’à l’époque, ma chérie, tu étais la première de la classe et tu en imposais à tout le monde, tu vois comme la roue tourne ! Et tu as hurlé : “J’ai failli être perdue !” Celle qui avait été première en français pendant toute l’année, et en activités d’éveil, celle qui avait fait l’exposé sur la Tapisserie de Bayeux ! Ça les a mis en joie, les cancres se sont régalés, c’est devenu une chanson dans le car, tu as été la tête de Turc pendant un bon mois. C'est la première bonne histoire que l’institutrice a racontée à ta famille une fois ce petit monde revenu à Villefranche. Je crois que cette jolie rime a été la première vraie grande humiliation de ta vie. Tu ne t’en souviens pas ?

— Tu es pénible.

— Il le faut. Je le fais pour toi. Tu vois, ça revient. Je t’ai fait économiser un ou deux ans de travail analytique. Pour exhumer un souvenir pareil, orgueilleuse comme tu es, tu imagines le temps que ça aurait pris. Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve que vous ne vous parlez pas assez en famille. Ils sont si gentils tes parents. »

Pénélope a réussi à faire taire Wandrille. Ils sont passés derrière le chevet de la cathédrale. Heureusement que sa mère ne lui a pas parlé de sa paire de bottes rouges. Il faut qu’elle pense à appeler le Louvre tout à l’heure, à propos de ce poste qui se libérerait peut-être, l’an prochain, aux Antiquités…

Elle voit défiler, encore et encore, les chevaux d’Hastings, ces chevaux bleus, orange et verts, cabrés, à la bataille, lancés à toute allure, ces chevaux qui se redressent dans le ravin.

La vraie fin de la Tapisserie existe. Pénélope en a la conviction. Wandrille et elle se sont assis un instant sous l’Arbre de la Liberté.

La dernière scène de la Telle du Conquest n’est ni à Varanville, ni à Bosham. Elle n’a jamais été à Berchtesgaden ni à Berlin, ni au château de Sourches, ni dans les caves du Louvre aux jours de la Libération, encore moins dans le refuge parisien des Windsor ; tous ceux qui ont cru en posséder des bribes se berçaient d’illusions. Ils défendaient les chimères qui les faisaient vivre. Au point de tuer.

Une flèche d’or lui crève les yeux. Elle aurait pu en avoir l’idée le premier jour, quand elle a été embarquée à bord de la grande nef de cette histoire vieille de mille ans, ce petit matin du mois d’août, dans le bureau du directeur du Louvre.

Si les brodeuses coptes ont su, à la demande de Vivant Denon, se défaire de leur style pour imiter celui de la Tapisserie, du moins pour ce qui concerne sa face visible, c’est qu’on leur avait fourni un modèle. Et quel meilleur échantillon pouvait-il y avoir que la vraie fin, celle qu’il s’agissait de remplacer par une autre — ou deux — au nom de l’efficacité politique. D’où la déchirure, sur laquelle se brise la toile exposée dans la sombre salle du musée. La blessure du tissu, qui s’était peut-être produite accidentellement, dans ces années de la fin de la Révolution, quand on avait voulu utiliser la Tapisserie pour recouvrir une charrette. Il avait suffi de détacher le fragment abîmé, que Lambert-Léonard Leforestier avait sauvé avec le reste, et de le faire « réparer », « refaire », « restaurer » — comme Napoléon allait, l’année suivante, « restaurer » l’empire de Charlemagne. Un couronnement brodé à la demande de Denon et un autre, en tuniques brodées d’or et lourds manteaux de velours rouge, que peindrait David. La vraie fin de la Tapisserie avait dû voguer vers l’Égypte aux alentours de 1804.

Ce qui secoue Pénélope à cet instant, elle en pleure, ressemble à un éclair de bonheur pur. Elle sent, sur sa joue, la chaleur du sable et le vent du désert, les froids réveils sous la tente, son chantier de fouilles au bord du Nil. Si la fin de la toile se trouvait encore là-bas, dans ce pays qu’elle aime ? Les couvents, en Égypte, sont des mondes fermés, nombreux sont ceux qui n’ont pas beaucoup bougé depuis deux siècles. Des dédales de greniers et de cellules, où personne n’a jamais fait d’inventaire, avec des coffres qui contiennent de vieux modèles de tissages, étoffes d’Orient — et d’Occident parfois — trop peu anciennes pour intéresser les historiens et les musées, toiles roussies dont les religieuses ne se servent plus depuis longtemps et que toutes ont oubliées.

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