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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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— Vous savez qu’on ne les donne pas, c’est une règle, sauf accord du vendeur.

— Cela vous ennuierait de regarder, par curiosité, pour voir si c’est faisable…

— Je peux jeter un œil dans les fiches… C'est en fait un organisme officiel qui vendait…

— L'État ?

— Non. Je vous en ai déjà trop dit…

— La Ville de Paris ? »

Il baisse les yeux. Pénélope a bien joué. L'information qu’elle vient d’obtenir est capitale : quand la Ville de Paris a cédé le bail de l’hôtel particulier du duc et de la duchesse de Windsor à Mohammed al-Fayed, les greniers n’avaient pas été vidés. Des travaux ont été entrepris, dont témoignent quelques reportages photo, et même un « beau livre » devenu assez rare, que Wandrille possède. Les piles de vieux journaux, débris de gloire et hardes sans intérêt qui s’entassaient dans les combles ont fini par être discrètement écoulés à Drouot. En plein été. Rien qui permette de lancer une vente « de prestige », de la drouille. Dans le tas, trois coussins crevés.

Wandrille a rejoint Pénélope. Elle a un geste pour l’accueillir et rassurer le petit stagiaire, qui les invite à s’asseoir. La conversation devient plus détendue, Wandrille plaisante, fait le beau. Pénélope sourit, remet ses lunettes, se tait. Selon un plan médité, c’est Wandrille qui glisse, mine de rien, qu’il avait peut-être été fait des prises de vue de ces morceaux de toile brodée. Comme Pénélope les a préemptés, elle serait heureuse de les revoir, pour en parler avec le jeune expert, avoir son avis. L'heureux élu, flatté et ennuyé, se trouble.

Quelques jours plus tôt, il a reçu une visite similaire. Un homme qui s’intéressait à ces toiles. Il a eu la bêtise — c’est lui-même qui emploie le mot — de lui montrer les photos. Il s’est levé du bureau pour reclasser le dossier, maître Vernochet est assez maniaque. Le temps de se retourner, d’ouvrir le classeur, son interlocuteur — qui avait l’air de quelqu’un de très convenable — venait de partir en courant avec les photos. « Je n’ai pas osé le poursuivre, courir dans la rue. Les collègues seraient allés tout raconter à Monsieur Vernochet. Vous comprenez ? »

Wandrille prend l’air de celui qui comprend bien, qui pardonnerait cette vétille s’il était à la place du grand Maître Vernochet, de l’étude Vernochet-Dubois-Bouilli. Il ne lâche pas sa jeune proie :

« Un larcin sans importance, on vous enverra le double des photos que vous aviez fait parvenir au musée de Bayeux, pour la bonne tenue de vos archives, ne vous tracassez pas pour si peu. Vous avez vu votre voleur ? Vous avez eu le temps ? À quoi ressemblait-il ? »

Wandrille sort une photo de son portefeuille. Depuis deux heures, il a son idée. Trois stars en petite tenue. Pénélope et lui, main dans la main, bronzés à ravir, Marc, en maillot de bain, une vraie image des jours heureux, au bord de la piscine, cet été, chez les Graindorge — au cœur de la Sarthe. Très chic et très riches, les frères Graindorge, Ted et Fred. Le bellâtre regarde, secoue sa mèche, rougit, avant de dire, un peu pincé :

« Aucun doute, c’est lui qui m’a piqué les photos. Vous le connaissez ? »

38.

La bataille se prépare à Prunoy-en-Bessin

Prunoy, mercredi 10 septembre 1997

« Toujours vous, monsieur Érard ! Vous venez pour La Renaissance ? La grande bataille est dans un mois, tout le monde est déjà surexcité. Il paraît que vous partez aussi pour l’Angleterre, avec une équipe de la télévision ? C'est vrai ?

— La télévision régionale.

— On va vous regarder ! Mon mari installera le poste dans la salle. C'est bien d’avoir choisi Prunoy pour la préparation et tous leurs exercices. Les costumes sont presque finis, les boucliers ont été peints hier, ils sèchent dans l’étable. Ça aurait fait plaisir à ce pauvre M. Aubert qu’on a tué ! C'est le président des « Fils de Guillaume » qui a décrété qu’en souvenir tout le monde viendrait ici pour la préparation avant de partir pour l’Angleterre. Enfin, ceux qui jouent du côté des Normands, pas les autres. En attendant, ils m’ont collé les haches, les arcs, les épées, les cottes de mailles et tout leur bardadrac dans mon hangar !

— Ça va vous amener du monde, madame Cahu. Si j’ai besoin de trois costumes d’époque, un pour moi et deux pour ceux de mon équipe, vous croyez qu’ils auraient encore le temps de les faire ? Le réalisateur prétend que ce serait mieux de faire le reportage en direct, et en fantassin. Ça ne m’enchante pas.

— Demandez-leur, les costumiers sont chez moi tous les jours pour les repas, si c’est en vue du reportage, ils feront tout ce que vous voudrez, suffira de leur donner vos mesures. Certains jours, ma salle est trop petite, j’ai eu un groupe d’étudiants suédois, même des Allemands. On ne s’attendait pas à les voir revenir en soldats de Guillaume, ils vont enfin l’avoir leur débarquement en Angleterre. Ils sont plutôt mauvais pour le tir à l’arc ! Et sur les chevaux, une misère ! »

Un garçon de quinze ans entre dans le café, réclame à dame Cahu, avec un accent belge bien chantant, un « livre d’insultes », elle lui tend une plaquette photocopiée qu’elle vend douze francs. Pierre en achète une. Un trésor, qu’il se promet d’utiliser sans tarder. Ça fera rire ses deux amis parisiens. Il va leur proposer de venir faire ce reportage avec lui. Les organisateurs ont établi la liste des jurons médiévaux que l’on peut dater du XIe siècle. Pierre note ceux qui lui plaisent : bastardon, culverz, ermoufle, ancelle de chien, salopier, fumellier, gouledebroc, très bien celui-là, vuletoloche, ou mieux vulebouse, pute orine, et chie-d’en haut, pour les nouveaux riches du XIe siècle.

Pierre, pliant sous ces salves d’insultes, s’appuie sur le comptoir, la tête dans les mains. Cela l’aurait fait rire tout seul il y a quelques mois, plus maintenant. Pierre n’a aucune envie d’accompagner en Angleterre cette troupe d’allumés en costumes. Un an plus tôt, il se serait battu pour décrocher un reportage pareil, en direct dans la mêlée d’Hastings. Devant la mère Cahu, il fait encore semblant de sourire et boit son verre de calvados pour qu’elle ne se vexe pas.

Pierre n’aurait pas dû revenir à Prunoy. Il ne peut plus supporter les images de l’assassinat du vétérinaire Aubert. L'énucléation dans la chambre, cette boucherie. Depuis qu’il est allé rôder du côté de la maison, ces images le hantent. Il s’était juré de ne pas remettre les pieds à Prunoy, tant pis pour dame Cahu et ses informations toujours de première main. Sans y avoir réfléchi, au volant de sa voiture, il est revenu. Il s’est garé devant l’église. Il sait qu’il retournera, tout à l’heure, errer du côté de la propriété du vétérinaire.

Le président de l’association des « vétérans d’Hastings » comme dit Wandrille, les « Fils de 1066 », le radotant comte de Sartilly, a décidé de suivre à la lettre les idées de feu Charles Aubert — qui probablement voulait sa place — et de se lancer dans la plus grande reconstitution jamais entreprise de la bataille, avec l’aide des bénévoles de l’université de Caen, les troupes fraîches du Centre de recherche en archéologie médiévale. Ils ont aussi la complicité du patron du haras d’Etreham. Ce sera la première fois qu’il y aura des cavaliers pour les commémorations d’Hastings. Harnachés comme sur la Tapisserie. Depuis un an, une dizaine de chevaux s’habituent à ces curieuses selles normandes, massives et lourdes, à pommeau haut.

Les étudiants travaillent depuis deux ans à cette entreprise d’« archéologie expérimentale ». Ils sont même allés en Norvège, pour rencontrer d’autres passionnés qui ont reconstitué un navire viking : les boucliers pouvaient-ils vraiment tenir sur les bords du bateau ? La manière dont la Tapisserie montre l’évacuation des chevaux est-elle crédible ? Toutes les réponses ont été positives. Non seulement les harnois représentés à Bayeux datent bien du XIe siècle ou du début du XIIe, mais ils sont utilisables. La sortie des « esnèques » se fait aussi simplement que sur la Telle : les chevaux ont enjambé sans hésiter les bastingages. Tout ce monde s’embarquera, mais sur un ferry, dans quelques semaines, à Ouistreham, en grand équipage, les hommes d’armes et leurs montures.

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