Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Le grand vizir obéit sur-le-champ, et, en entrant dans la chambre du prince, il le trouva assis et fort tranquille, avec un livre à la main, qu’il lisait. Il le salua, et après qu’il se fut assis près de lui: «Je veux un grand mal à votre esclave, lui dit-il, d’être venu effrayer le roi votre père, par la nouvelle qu’il vient de lui apporter.
«- Quelle est cette nouvelle, reprit le prince, qui peut lui avoir donné tant de frayeur? J’ai un sujet bien plus grand de me plaindre de mon esclave.
«- Prince, repartit le vizir, à Dieu ne plaise que ce qu’il a rapporté de vous soit véritable! Le bon état où je vous vois et où je prie Dieu qu’il vous conserve, me fait connaître qu’il n’en est rien. – Peut-être, répliqua le prince, qu’il ne s’est pas bien fait entendre. Puisque vous êtes venu, je suis bien aise de demander à une personne comme vous, qui devez en savoir quelque chose, où est la dame qui a couché cette nuit avec moi.»
Le grand vizir demeura comme hors de lui-même à cette demande, «Prince, répondit-il, ne soyez pas surpris de l’étonnement que je fais paraître sur ce que vous me demandez. Serait-il possible, je ne dis pas qu’une dame, mais qu’aucun homme au monde eût pénétré de nuit jusqu’en ce lieu, où l’on ne peut entrer que par la porte et qu’en marchant sur le ventre de votre esclave? De grâce, rappelez votre mémoire, et vous trouverez que vous avez eu un songe qui vous a laissé cette forte impression.
«- Je ne m’arrête pas à votre discours, reprit le prince d’un ton plus haut, je veux savoir absolument qu’est devenue cette dame, et je suis ici dans un lieu où je saurai me faire obéir.»
À ces paroles fermes, le grand vizir fut dans un embarras qu’on ne peut exprimer, et il songea au moyen de s’en tirer le mieux qu’il lui serait possible. Il prit le prince par la douceur, et il lui demanda dans les termes les plus humbles et les plus ménagés si lui-même il avait vu cette dame.
«Oui, oui, repartit le prince, je l’ai vue, et je me suis fort bien aperçu que vous l’avez apostée pour me tenter. Elle a fort bien joué le rôle que vous lui avez prescrit, de ne me pas dire un mot, de faire la dormeuse et de se retirer dès que je serais rendormi. Vous le savez sans doute, et elle n’aura pas manqué de vous en faire le récit.
«- Prince, répliqua le grand vizir, je vous jure qu’il n’est rien de tout ce que je viens d’apprendre de votre bouche, et que le roi votre père et moi nous ne vous avons pas envoyé la dame dont vous parlez: nous n’en avons pas même eu la pensée. Permettez-moi de vous dire encore une fois que vous n’avez vu cette dame qu’en songe.
«- Vous venez donc pour vous moquer de moi, répliqua encore le prince en colère, et pour me dire en face que ce que je vous dis est un songe?» Il le prit aussitôt par la barbe, et il le chargea de coups aussi longtemps que ses forces le lui permirent.
Le pauvre grand vizir essuya patiemment toute la colère du prince Camaralzaman par respect. «Me voilà, dit-il en lui même, dans le même cas que l’esclave: trop heureux si je puis échapper comme lui d’un si grand danger!» Au milieu des coups dont le prince le chargeait encore: «Prince, s’écria-t-il, je vous supplie de me donner un moment d’audience.» Le prince, las de frapper, le laissa parler.
«Je vous avoue, dit alors le grand vizir en dissimulant, qu’il est quelque chose de ce que vous croyez. Mais vous n’ignorez pas la nécessité où est un ministre d’exécuter les ordres du roi son maître. Si vous avez la bonté de me le permettre, je suis prêt d’aller lui dire de votre part ce que tous m’ordonnerez. – Je vous le permets, lui dit le prince, allez, et dites-lui que je veux épouser la dame qu’il m’a envoyée ou amenée, et qui a couché cette nuit avec moi; faites promptement, et apportez-moi la réponse.» Le grand vizir fit une profonde révérence en le quittant, et ne se crut délivré que quand il fut hors de la tour, et qu’il eut refermé la porte sur le prince.
Le grand vizir se présenta devant le roi Schahzaman avec une tristesse qui l’affligea d’abord. «Eh bien! lui demanda ce monarque, en quel état avez-vous trouvé mon fils? – Sire, répondit ce ministre, ce que l’esclave a rapporté à Votre Majesté n’est que trop vrai.» Il lui fit le récit de l’entretien qu’il avait eu avec Camaralzaman, de l’emportement de ce prince dès qu’il eut entrepris de lui représenter qu’il n’était pas possible que la dame dont il parlait eut couché avec lui, du mauvais traitement qu’il avait reçu de lui, et de l’adresse dont il s’était servi pour échapper de ses mains.
Schahzaman, d’autant plus mortifié qu’il aimait toujours le prince avec tendresse, voulut s’éclaircir de la vérité par lui-même. Il alla le voir à la tour, et mena le grand vizir avec lui.
Mais, sire, dit ici la sultane Scheherazade en s’interrompant, je m’aperçois que le jour commence à paraître. Elle garda le silence, et la nuit suivante, en reprenant son discours, elle dit au sultan des Indes:
CXCIV NUIT.
Sire, le prince Camaralzaman reçut le roi son père, dans la tour où il était en prison, avec un grand respect. Le roi s’assit, et après qu’il eut fait asseoir le prince près de lui, il lui fit plusieurs demandes auxquelles il répondit d’un très-bon sens. Et de temps en temps il regardait le grand vizir, comme pour lui dire qu’il ne voyait pas que le prince son fils eût perdu l’esprit, comme il l’avait assuré, et qu’il fallait qu’il l’eût perdu lui-même.
Le roi enfin parla de la dame au prince: «Mon fils, lui dit-il, je vous prie de me dire ce que c’est que cette dame qui a couché cette nuit avec vous, à ce que l’on dit.
«- Sire, répondit Camaralzaman, je supplie Votre Majesté de ne pas augmenter le chagrin qu’on m’a déjà donné sur ce sujet: faites-moi plutôt la grâce de me la donner en mariage. Quelque aversion que je vous aie témoignée jusqu’à présent pour les femmes, cette jeune beauté m’a tellement charmé que je ne fais pas difficulté de vous avouer ma faiblesse. Je suis prêt de la recevoir de votre main avec la dernière obligation.»
Le roi Schahzaman demeura interdit à la réponse du prince, si éloignée, comme il le lui semblait, du bon sens qu’il venait de faire paraître auparavant. «Mon fils, reprit-il, vous me tenez un discours qui me jette dans un étonnement dont je ne puis revenir.
«Je vous jure par la couronne qui doit passer à vous après moi, que je ne sais pas la moindre chose de la dame dont vous me parlez. Je n’y ai aucune part, s’il en est venu quelqu’une. Mais comment aurait-elle pu pénétrer dans cette tour sans mon consentement? Car, quoique vous en ait pu dire mon grand vizir, il ne l’a fait que pour tâcher de vous apaiser. Il faut que ce soit un songe: prenez-y garde, je vous en conjure, et rappelez vos sens.
«- Sire, repartit le prince, je serais indigne à jamais des bontés de Votre Majesté, si je n’ajoutais pas foi à l’assurance qu’elle me donne. Mais je la supplie de vouloir bien se donner la patience de m’écouter, et juger si ce que j’aurai l’honneur de lui dire est un songe.»
Le prince Camaralzaman raconta alors au roi son père de quelle manière il s’était éveillé. Il lui exagéra la beauté et les charmes de la dame qu’il avait trouvée à son côté, l’amour qu’il avait conçu pour elle en un moment, et tout ce qu’il avait fait inutilement pour la réveiller. Il ne lui cacha pas même ce qui l’avait obligé de se réveiller et de se rendormir après qu’il eut fait l’échange de sa bague avec celle de la dame. En achevant enfin et en lui présentant la bague qu’il tira de son doigt: «Sire, ajouta-t-il, la mienne ne vous est pas inconnue, vous l’avez vue plusieurs fois. Après cela, j’espère que vous serez convaincu que je n’ai pas perdu l’esprit, comme on vous l’a fait accroire.»